mercredi , 19 juillet 2017
QUAND L’ETAT SUBVENTIONNE LA GREVE, PAR DR CHEICK ATAB BADJI

QUAND L’ETAT SUBVENTIONNE LA GREVE, PAR DR CHEICK ATAB BADJI

Le syndicat est une association de droit privé dont l’adhésion est libre. Il est dépositaire d’un patrimoine, de sources de revenues constituées presque exclusivement de la cotisation des membres. Celle-ci s’opère par le biais de check-off, c’est-à-dire de coupure, d’une ponction du salaire à la source d’un montant égal à la valeur de la cotisation mensuelle et directement versé dans le compte du syndicat. Cette masse financière constitue l’essentiel du budget du syndicat. Ce budget sert au fonctionnement du syndicat, notamment à la location du siège social, au paiement du personnel de soutien et d’entretien, au carburant, au téléphone, eau et électricité qui sont les charges fixes à supporter chaque mois. Ce budget sert également aux investissements visant à renforcer le patrimoine de l’association. Ainsi à titre indicatif, un syndicat de 1000 membres avec un montant de cotisation mensuelle de 1000 francs aura un budget de  1000 X1000 soit un million par mois et 12 millions par année.
LE SYNDICAT ET LE PROJET DE GREVE

Le syndicat a pour mission de défendre les intérêts des travailleurs. Parmi ses moyens légaux de défense, figure l’arme ultime qu’est la grève ou arrêt de travail. LA GREVE SUSPEND LE CONTRAT DE TRAVAIL. Autrement dit, il ressort du droit du travailleur d’observer l’arrêt de travail sans être inquiété par une quelconque mesure de représailles tant que la procédure en la matière est conforme à la réglementation en vigueur. Par contre, le travailleur en grève ne doit pas être payé par l’employeur pendant ces jours d’arrêt de travail; ce qui est logique car l’arrêt de travail va obligatoirement avec une baisse, voire un arrêt de la production des fruits de laquelle sont tirés les salaires. Le paiement des salaires compensatoires journaliers pendant les jours de grève incombe au syndicat et non à l’employeur. Ainsi la grève reste un projet syndical sérieux. Comme tout projet,  il doit comporter un plan d’actions constitué par les activités prévues et un budget mentionnant les ressources mobilisées pour leur réalisation.

PROJET DE GREVE ET BUDGET DE GREVE

Ainsi quand un syndicat annonce au détour d’une conférence de presse son projet de grève, la première et très pertinente question très attendue et mais  jamais posée,  c’est celle relative au budget de ce projet sur lequel les syndicats ne communiquent jamais par stratégie et que la presse n’aborde jamais non plus par inadvertance supposée. Or,  celle-ci est fondamentale. Ce budget de grève comporte des rubriques intéressantes à étudier pour mieux comprendre les véritables enjeux de la confrontation syndicale.

A titre indicatif, un syndicat qui projette une grève de cinq jours présente un programme ainsi articulé:

le plan d’action: c’est-à-dire les actions à mener, à savoir, entre autres:

-inaction: L’action principale pendant la grève, c’est justement l’inaction professionnelle, c’est-à-dire l’arrêt de travail pendant la durée prévue.

-les autres activités comportent la sensibilisation, la mobilisation, les frais de téléphone, le carburant pour les déplacements, les affiches, la communication…

le budget de grève: ce plan d’action n’est possible que sous réserve de la disponibilité du budget.

-le coût de l’arrêt de travail est supporté par le  salaire journalier compensatoire par membre et par jour de grève devant obligatoirement provenir des ressources du syndicat et non de l’employeur.  Ici se trouve toute la problématique des grèves. Cette rubrique constitue l’essentiel du budget de grève. Nous n’insisterons pas sur les autres rubriques qui sont accessoires.

Ainsi à titre illustratif, intéressons nous au  budget de grève d’un syndicat national de 1000 membres dont le salaire moyen est de 150 000 F (pour minorer). Ce qui donne un salaire compensatoire journalier de   5000 F. Autrement dit, le syndicat supporte chaque jour 5000 Frs pour chaque membre.  Par conséquent, son budget  de grève va s’élever à 5 Millions par jour et 25 millions pour les cinq jours de grève, rien que pour la rubrique salaire compensatoire. Pour 10 jours de grève, le budget s’élève à 50 millions à supporter directement par le syndicat et 150 MILLIONS pour un mois de grève. Multiplier par dix le montant des cotisations n’y changerait pas grand chose.

Cela pose inéluctablement la question ci après, nos syndicats ont-ils  les moyens de faire la grève? la réponse est visiblement évidente si on se souvient que pour le même cas de figure ce syndicat n’a en caisse, charges fixes non prises en compte, que 1 million par mois, représentant les cotisations des membres. Autrement dit, pour supporter un mois de grève, il lui faut collecter douze ans six mois de cotisations.

Alors qui finance la grève?  la réponse est visiblement évidente. Le sponsor de la grève, c’est l’Etat. Son action de soutien  du coût des salaires compensatoires s’apparente à une subvention illégale. En bénéficier s’apparente à un enrichissement sans cause, violant ainsi de manière flagrante le principe sacrosaint du paiement après service effectué.  Ici l’Etat paie pour service non effectué. C’est de l’argent public et son utilisation doit obéir, au-delà des contingences morales, à la rigueur de l’orthodoxie administrative et financière. Cela interpelle la conscience et l’honnêteté collective. Voilà qui justifie les grèves faciles, la pullulation des syndicats installant le pays dans un état-de-mal-de-grève syndical, abusant ainsi de leur essence démocratique.

MANIPULATION DU CONCEPT DE « PONCTION »

Toutes les fois que l’Etat lève la subvention de la grève, nos syndicats qui excellent dans la manipulation sémantique parle de « ponction de salaire » imposant ainsi ce concept à la presse qui le relaie avec un automatisme déconcertant oubliant souvent d’équilibrer l’information,  constituant ainsi de  véritables  boîte de communication sans bourse délier. Le discours de  victimisation a souvent cours et effet. Il n’est point utile d’avoir un niveau d’étude avancé pour comprendre qu’une ponction  sur le salaire doit porter sur le salaire effectivement  dû, c’est-à-dire sur celui du nombre de jours travaillés.

Ainsi, un agent qui a un salaire de 150 000 F, qui travaille dix jours le mois et observe vingt jours de grève a légalement un salaire pour ce mois de 50.000F. Il ne s’agit point d’une ponction de 100.000 Fcfa. Le croire et le défendre serait intellectuellement et moralement inquiétant. Si ponction il y a, elle consisterait en tout prélèvement sur les 50.000 F restants. Ce recadrage conceptuel  paraît important pour la qualité des informations soumises à nous grand public. La menace d’année blanche perturbe plus le parent d’élève que l’ Etat, qui tout compte fait, serait exceptionnellement exonéré des brûlantes et récurrentes questions d’étudiants à orienter, de la gestion des importants flux de sortants qui vont l’interpeler dans le marché du travail … Le seul véritable perdant reste l’apprenant et les siens. Par ailleurs, il est important de sécuriser l’école et nos ressources, en limitant la portée des grèves pendant les années préélectorales et électorales, afin d’éviter d’utiliser la grève comme outil de chantage politique contraignant ainsi les pouvoirs publics en place  à accepter ce qui est à priori difficile pour juste des enjeux électoraux.

SYNDICAT, REPRESENTIVITE NUMERIQUE ET CAPACITE DE RESILIENCE

La force d’un syndicat ne se mesure pas forcément par sa représentativité numérique, mais plus par sa capacité  de résilience. Le temps de résilience est important. C’est véritablement cela qui consacre le pouvoir de négociation élevé. Un syndicat fort est une organisation  capable de supporter son projet de grève sans l’illégale subvention de l’Etat.  En dépit du caractère martial du langage syndical avec un vocabulaire va-t-en guerre (lutte / « xarebii, arme/ganayii, … ) la survie et la viabilité de ces organisations restent tributaires plus d’une véritable politique de management syndical qui va au-delà de la simple gestion des insuffisantes ressources que des escalades verbales. Il s’agira de constituer et de renforcer le patrimoine par des stratégies innovantes de fundraising afin d’avoir les moyens de sa politique.

DEBAT SUR L’ECOLE FACE AU PARADIGME POLITIQUE DEL’EDUCATION

 » Sauver l’école du nombrilisme: Ceux qui ne se lèveront pas pour faire entendre leur voix auront choisi la posture facile  du silence … Tous seront jugés au tribunal de l’histoire pour leur silence, leur manque de vision coupable. » Par ce cri de cœur,  notre illustre compatriote lance un véritable appel au sauvetage d’une école « en train d’être sacrifiée ». Sacrifice ou suicide? Nous opterons pour le silence sachant que la situation de l’école rappelle à bien des égards l’œuf de Kocc…

A la détresse de l’école, nous préférerons évoquer la détresse de l’éducation.

En réalité, l’école a cessé (si tant elle l’a été) la base de l’éducation de nos enfants. Le croire serait une erreur. Ce paradigme politique est en crise depuis longtemps et développer une politique publique d’éducation nationale basée presque exclusivement sur l’école est une erreur, car elle a fini de  prouver ses limites. Il faut évaluer l’école. En tant que instrument de transmission du savoir, le produit de l’école pose surtout problème. Notre école a un problème avec le savoir. L’utilisation du savoir pour faire:  le savoir-faire. Que vaut le savoir-faire sans le savoir-être qui est à la base de tout développement. Or l’éducation, c’est d’abord le savoir-être. C’est là où le PSE a une certaine lacune.  La dimension humaine, non pas en termes d’ indice de développement humain (IDH), mais de mental, de Sénégalais à former pour asseoir une sénégalité souhaitée. Le produit éducatif souhaité. Il n’est pas trop tard  pour un PSE bis, le PLAN DU SENEGALAIS DE L’EMERGENCE c’est à dire de ce sénégalais qui doit porter  à bras-le-corps le processus d’émergence. Les politiques ne confondent pas seulement santé et maladie avec des ministères de la santé qui sont plus des ministères de lutte contre la maladie.  Ils confondent également culture et art avec un ministère de la culture centré sur l’art et le divertissement. Ils confondent éducation et école avec un ministère de l’Education Nationale aux allures d’un ministère de l’école. L’éducation est une notion complexe et générique dont l’école classique n’est qu’un déterminant. Le constat est alarmant et fait cas d’école:  les grandes réalisations et prouesses économiques de ce pays n’ont pas été le fait de véritables produits de l’école classique. Elle a produit des générations de milliers de jeunes qui n’ont jamais osé entreprendre, peu convaincus de leur potentiel personnel, habités par l’ardeur d’être un éternel employé ou chercheur d’emploi avec en bandoulière le CV.

La fonction publique est devenue le refuge paradisiaque, qu’ils trouvent « plus sure », réduisant leur devenir à la prochaine pension de retraite, cet âge où l’individu est censé restituer son expérience en devenant un employeur averti et un acteur aguerri. Conséquence,  le pays croule sous le poids de la masse salariale excessive du fait de la pléthore de gens qui aurait du entreprendre et devenir des employeurs laissant la place à des jeunes qui vont tenter leur début avant de connaître le même sort, mais fait face à une très forte demande d’emplois. Si l’on n’y prend garde, notre appareil économique risque d’être détracté ou de s’effondrer. Le poids de l’école est significatif. L’école est-elle malade ou prise en otage? Important, car les deux cas n’ont pas le même plan de sauvetage. Est-ce normal le récurrent cérémonial du jeu de feu sur l’école avec des pyromanes et des sapeurs pompiers d’occasion, conjoncturels devenus structurels dont la mission est dorénavant à chaque année de « sauver l’année »? Pour quelle fin? Pour quel produit du système éducatif ou plutôt scolaire, car il y a nuance?

A l’époque, l’éducation c’était presque exclusivement l’école. Aujourd’hui en matière d’éducation, les média et la toile ont bousculé l’école et  constituent un déterminant clé de l’éducation nationale. Des acquis éducatifs de plusieurs années d’école peuvent être ruinés instantanément par cette arme  constructive ou destructive de grande portée. Un instituteur forme des milliers de concitoyens sur une génération là où l’homme des média forme, informe ou déforme des générations de millions en une unité de temps. C’est la nouvelle donne. C’est dire qu’en matière de politique éducative, le concours concerté des media est clé. Il faut nécessairement que soient mis en place dans les média des programmes d’éducation soutenues en phase avec le sénégalais que nous voulons construire. Autrement,  nous continuerons vainement de remplir de ce liquide précieux ( pour ne dire de liquidités) notre panier éducatif. Il faut repenser la relation dialectique et triangulaire « éducation nationale-école- média ». Toute politique faisant fi  de ce changement de paradigme ne fera guère mieux que ces « Assisses de l’Education » qui peinent à tenir l’école debout  ou ces  « Etats généraux de l’éducation » qui avaient sécrété juste un Etat généreux pour l’éducation… Mais un Etat qui n’avait pas les moyens de sa générosité.

Par Dr Cheick Atab BADJI

MBA en Science politique, Géostratégie et Relations internationales – Analyste de politique – Biopolitiste – Project Manager Suivi Evaluation

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