dimanche , 19 mars 2017
Pour une gestion renouvelée du système scolaire : de la base vers le sommet, puis du sommet vers la base

Pour une gestion renouvelée du système scolaire : de la base vers le sommet, puis du sommet vers la base

L’éducation est un levier indispensable que tout peuple doit et peut utiliser pour s’émanciper, se renouveler, préserver la cohésion sociale et assurer le développement social, culturel et économique. C’est pourquoi son accessibilité́ à tous les citoyens ainsi que sa qualité́ constituent un enjeu important. Ainsi la plupart des pays lui consacrent des ressources considérables. Au Sénégal, depuis l’an 2000, pas moins de 40 % du budget national sont consacrés à l’éducation. Malgré cet effort pour le moins considérable, les problèmes persistent : un taux de décrochage élevé accompagné d’un taux d’échec inquiétant. Selon l’évaluation du plan décennal de l’éducation et de la formation (PDEF), les difficultés rencontrées par le système sont nombreuses: pléthore des effectifs, absence de manuels scolaires, manque de formation du personnel enseignant entre autres.
Sans négliger ces éléments, nous examinons dans cet article d’autres facteurs susceptibles d’améliorer la situation si bien pris en compte. Nous tenterons de montrer comment la planification stratégique, tactique et opérationnelle peuvent, lorsqu’elles sont bien menées, faire la différence.

1. La planification stratégique du système 
La planification stratégique s’inscrit dans le cadre de la gestion prospective; elle introduit l’avenir dans les décisions du présent; en outre, elle constitue un instrument d’action, de cohérence et de motivation.
Depuis quelques années, le ministère de l’éducation s’est doté d’un plan stratégique de type « top-down». Contrairement à cette approche, nous préconisons un processus qui va de la base vers le sommet. Cette approche est dite «buttom-up». Notre choix repose sur un corpus de connaissances de plus en plus substantiel. Selon plusieurs recherches menées en éducation, Fraser (1987), Wang, Heartel et Walberg (1993), Hattie (2003), le milieu scolaire, et plus particulièrement l’enseignant, joue un rôle central dans la réussite scolaire des élèves, et ce, au-delà des dimensions familiales ou motivationnelles. Ces chercheurs ont fait une synthèse quantitative de 134 méta-analyses ayant examiné l’effet de différents facteurs sur l’apprentissage des élèves. Cette méga-analyse a compilé les résultats provenant de 7 827 recherches ayant produit 22 155 corrélations et impliquant environ 10 millions d’élèves. Les auteurs de l’étude ont regroupé les résultats analysés en sept grandes catégories de facteurs ayant une influence sur l’apprentissage des élèves issus de milieux défavorisés. Par ordre d’importance, Il s’agit de:

  1. Les facteurs associés aux stratégies pédagogiques
  2. ceux relevant de l’élève
  3. les facteurs associés à l’enseignement
  4. ceux liés à l’enseignant
  5. ceux associés à l’environnement social de l’élève
  6. ceux reliés aux méthodes d’enseignement,
  7. les facteurs reliés à l’école

Comme nous pouvons le constater, ces méta-analyses révèlent que la catégorie « stratégies pédagogiques » est la plus importante. Les stratégies pédagogiques doivent être élaborées en tenant compte des caractéristiques des élèves d’une part, et d’autre part, du temps alloué par l’enseignant pour l’enseignement de la matière en question. À cet effet, les prémisses de la pédagogie de matière (PM), Bloom (1979), sont intéressantes puisqu’elles reposent sur le postulat que tout élève est capable de réussir; nous ajoutons que tout élève va réussir à la condition que les éducateurs consacrent le temps nécessaire à son apprentissage. L’équipe-école a un rôle à jouer dans le cheminement vers ce succès puisqu’elle est censée connaître les élèves, leurs milieux familiaux, bref leurs caractéristiques individuelles. Cela lui permet de mieux faire le dépistage préalable à la formation optimale des groupes et à l’élaboration des stratégies pour soutenir des élèves qui pourraient éprouver des difficultés.
Au terme de cette méga-analyse, toujours, le second élément en importance est l’élève. Il faut donc faire le suivi des élèves au-delà des quatre murs de la classe et de la cour d’école pour impliquer le parent et organiser l’aide aux devoirs en dehors des heures habituelles de classe. Cela suppose une refonte de l’organisation scolaire pour que l’horaire de l’enseignant tienne compte de cette réalité.
En pratique, chaque école et chaque région, en tenant compte de sa spécificité propre, devrait définir une stratégie à court et moyen terme pour hausser le taux de réussite des élèves; également pour faire en sorte que l’enseignement dispensé prenne en compte le plus possible les besoins locaux de développement.
Le système scolaire du Sénégal, en théorie, est structuré comme suit : les élèves sont au centre des actions menées; l’équipe-école est responsable de la réussite scolaire; les inspections assurent la coordination des efforts au niveau des départements et des régions et le Ministère, au nom du gouvernement, définit les orientations et s’assure de la collaboration des facultés d’éducation. Cette configuration fait ressortir deux choses : 1- la place centrale de l’élève et de l’école comme éléments de base; 2- la place prépondérante du facteur humain dans le système.
Il est bien évident que la planification stratégique ne peut être circonscrite et limitée à l’école comme unité de base; tous les éléments constitutifs du système, les inspections, le ministère et les facultés d’éducation doivent être partie prenantes et à part entière au processus. Il est non moins évident que l’information générée à la base fera l’objet de nombreux va et vient entre les différentes composantes du système. Toutefois, nous affirmons avec force que la planification stratégique au sein du système dans son ensemble doit mettre en son centre la « matière première » qui aura émergé de la réflexion au sein de l’école. C’est à cette condition qu’elle sera bien arrimée à la réalité terrain. C’est à cette condition également qu’elle pourra jouer son rôle d’instrument de cohérence: elle assurera les ajustements nécessaires de ressources humaines (enseignants, directeurs d’école et autres intervenants) permettant de maximiser les chances de réussite du plan établi.
C’est à cette condition finalement, que la stratégie s’avérera un instrument de motivation : la connaissance de l’information par tous les intervenants amènera ces derniers à acquérir une compréhension claire de la tâche, mais également à connaitre les objectifs de l’école, de l’inspection et du ministère.

2. La planification tactique 
Une fois l’étape de la planification stratégique bien établie, il faudra néanmoins élaborer des plans tactiques qui permettront de s’attaquer au comment, c’est-à-dire au choix des moyens.
La planification tactique porte sur les modifications ou ajustements qui peuvent être faits sur la base du plan stratégique; soit à l’intérieur de l’école par un réajustement des compositions des groupes de classe, une demande d’ajout de services pour certains élèves qui ont des besoins particuliers. Soit au niveau région, par exemple dans le cas d’un soutien que l’on apporte à une direction d’école ou à une équipe d’enseignants particuliers dans une discipline donnée afin de permettre l’implantation des stratégies choisies.
La planification tactique concerne en quelque sorte les moyens à mettre en œuvre pour concevoir, gérer et réaliser les plans d’action élaborés à la suite de la planification stratégique. Alors que la planification stratégique permet d’avoir une idée précise de ce que l’on veut faire au niveau de l’établissement comme au niveau des autres paliers intermédiaires, la planification tactique permet de s’interroger sur la façon d’atteindre les objectifs fixés par le plan. À ce niveau, les dirigeants tels que les directeurs d’école, les inspecteurs et les directeurs des hautes directions du ministère doivent examiner les solutions envisagées dans leur détail: le matériel pédagogique à déployer, les intervenants (enseignants et non enseignants) susceptibles de créer la différence.
Une attention particulière doit être accordée à l’adhésion des enseignants puisque le succès d’une planification dépend en grande partie de leur niveau d’adhésion. La planification tactique définit aussi la nécessité de mener des négociations franches et ouvertes avec les syndicats

Finalement, on doit aussi s’assurer que toutes les écoles, inspections ou autres directions bénéficient d’un support adéquat; en conséquence, les facultés d’éducation doivent être des acteurs incontournables dans cette phase.
Après avoir abordé la planification tactique, il convient maintenant de passer aux opérations.

3. La planification opérationnelle
Cette phase constitue la prise en charge de l’exécution.
Elle est d’autant plus importante qu’elle permet de voir si les deux planifications précédentes (stratégique et tactique) sont cohérentes. Au cours de cette phase, chaque niveau d’intervention fera face à la « production ». Dans l’enseignement, cette production commence par la base, à savoir l’école et son environnement, pour remonter au niveau régional puis national. Il est donc absolument clair que la prise en charge réelle de la planification opérationnelle par l’établissement est cruciale

En somme, la qualité de l’éducation au Sénégal est devenue une priorité si l’on croit le discours ou les textes officiels (PDEF, 2000; PAQUET, 2012 et les différents budgets accordés à l’éducation depuis 2000). Les révélations relatives à la sous-scolarisation des jeunes et à la médiocrité des résultats scolaires ont ravivé l’intérêt pour la question. Peu importe l’exactitude de ces données, de toute manière relatives, elles ont eu le mérite de réveiller les autorités, de mobiliser ces dernières dans la quête pour une éducation bonifiée, dans un monde de plus en plus ouvert, compétitif et exigeant.
C’est justement dans ce contexte que tous les efforts doivent être mis à contribution pour bâtir un ensemble cohérent, capable et de concevoir la qualité et de gérer sa mise en œuvre. Loin de négliger l’apport des autres intervenants du milieu scolaire au niveau local, il revient aux directions d’établissement d’assurer la mobilisation des différents acteurs de l’école autour de la réussite scolaire. En cela, leur rôle est à la fois stratégique, tactique et opérationnel tout comme il nécessite une vision globale pour une mise en œuvre efficace des différents plans d’action.
Nous avançons que l’implantation de la qualité comme philosophie de gestion peut jouer cette double fonction : fonction de base pour une culture de la réussite scolaire au Sénégal d’une part; d’autre part, fonction de fondement d’une stratégie de mobilisation des intervenants à l’intérieur des établissements.

Mamadou Vieux Sané 

Ph.D, administration de l’éducation Université du Québec à Montréal-UQÀM 

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