samedi , 22 juillet 2017
La révolution numérique du 3iéme âge

La révolution numérique du 3iéme âge

En Afrique dit-on quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Ce célèbre dicton de l’honorable penseur africain, Amadou Ampathé Bâ recadre localement  la parole très  prisée des anciens au sein de la Mondialisation.Ce dicton  procède d’une interpellation culturelle proprement africaine  prompte à voler au secours d’une globalisation méconnaissable et sans visage. S’il est avéré que la soustraction de toutes les spécificités nationales au profit d’une seule et unique façon de voir et d’agir planétaire  s’appelle la mondialisation, l’afrique aura beaucoup à apporter aux autres peuples du monde qui snobent scrupuleusement la place des anciens au niveau de leurs hiérarchies sociales. Le défi est grandiose pour  elle mais pas impossible à réaliser au sein de la sphère planétaire. La parole des anciens déclinée en termes de contes, légendes, devinettes, proverbes et maximes retrouvent-elles aujourd’hui ses lettres de noblesse dans cet univers planétaire obnubilé par la prestation effrénée de biens et services à usage commercial ? A l’évidence, cet univers d’échanges commerciaux, de comptes bancaires bourrés, de paradis fiscaux, de cotations boursières et de business lugubres semble plus dicter sa loi à la globalisation que de voler au secours d’une éducation de la jeunesse planétaire beaucoup plus accomplie. La Révolution numérique du 3ième âge est un plaidoyer culturel dont la vocation première est de promouvoir l’éducation et la formation  pédagogique  d’un nouveau type de citoyen planétaire qui tiendrait compte de la valeur ajoutée que constitue la parole des anciens, terreau d’une éducation modèle de la jeunesse planétaire.

L’éducation traditionnelle offre une éducation complète à l’enfant

Jadis en afrique, c’est au cours des nuits à la belle étoile que les contes et les devinettes se déroulent autour d’un feu qu’on alimente de bûches. Les vieux où les vielles captivent l’attention de leurs enfants  en leur plongeant dans des univers  de contes et de légendes qui constituent progressivement les bases de leur éducation et de leur insertion dans la société. Leur contenu, très riche et très varié, touche à la fois à plusieurs disciplines: la langue, le langage, le chant, la zoologie, la psychologie et la morale. Les contes jouent ainsi un rôle à la fois formateur (donnent à l’enfant un certain nombre de connaissances sur son environnement physique et social) et moralisateur (montrent souvent à l’enfant comment le mal est puni et le bien récompensé).
Les légendes ont aussi un contenu très riche et très varié. A travers elles, l’enfant acquiert les connaissances diverses telles que transmises par les contes, mais en plus il apprend l’histoire de la famille, du clan, de l’ethnie, la localisation spatiale de celle-ci, les itinéraires suivis lors des migrations, les cours d’eau ou fleuves traversés, l’origine du monde, etc. (L’enfant apprend ainsi à la fois la généalogie, l’histoire, la géographie, la cosmogonie, etc.). « Les devinettes tout comme les proverbes procèdent à la fois d’un jeu et d’un exercice de l’esprit. Elles font connaitre à l’enfant  son milieu naturel: noms des personnages illustres, les parties du corps humain et leurs caractéristiques, les caractéristiques des animaux et des plantes, les phénomènes naturels, etc. Elles font appel à la mémoire, à l’imagination, à l’esprit d’observation et  l’enfant est considéré comme agent principal de l’enseignement car c’est lui seul qui doit chercher à trouver la bonne réponse; l’émulation – quand les enfants sont amenés à se surpasser pour trouver la bonne réponse ; et la démocratisation – où tous les enfants du clan sont acceptés à ce jeu sans discrimination. Les devinettes touchent à la fois aux différentes disciplines telles que l’histoire, la géographie, l’anatomie, la zoologie, et la botanique.
Les proverbes sont porteurs de valeurs, de comportements et d’attitudes souhaitables à transmettre aux enfants. Ils sont utilisés le plus souvent lorsqu’il s’agit de conseiller un enfant. Leur contenu touche aux domaines très variés de la vie sociale du groupe: amitié, apparences, honnêteté, politesse, solidarité, entraide, mariage, travail, etc. Les proverbes jouent un double rôle dans la vie coutumière: un rôle didactique parce qu’ils forment l’homme en lui donnant une ligne de conduite telle que souhaitée par la société, une ligne de conduite dictée par la prudence, la méfiance, la modestie, et un rôle juridique, car souvent les vieux s’en servent pour trancher les palabres, etc.  , Les jeux sont non seulement des exercices destinés à la formation et à l’endurance physiques de l’enfant, mais aussi des moyens efficaces de favoriser les apprentissages fondamentaux, de développer l’intelligence, les perceptions, la tendance à l’expérimentation et le pouvoir d’invention. C’est en jouant que l’enfant arrive à s’assimiler certaines réalités intellectuelles qui auraient dû demeurer extérieures à l’intelligence enfantine. Les jeux de hasard, de comptage ou de combinaison mathématique développent le raisonnement et l’imagination des enfants; c’est par des jeux d’imitation que les enfants sont initiés à la pratique des activités productives du groupe et, enfin, l’observance des règles du jeu constitue pour l’enfant une véritable éducation morale et sociale qui forme son caractère.
La peur est le moyen que l’éducation traditionnelle utilise pour faire respecter les règles, les lois et les préséances vitales qui ordonnent toute la vie sociale. L’individu a peur des effets naturels ou surnaturels qui pourraient lui arriver s’il transgresse les lois, les interdits et les tabous. Les sanctions corporelles sont généralement légères, on se contente plutôt d’une volée de reproches et, pour obtenir la discipline chez l’enfant récalcitrant, on recourt à la peur en évoquant des personnages mystérieux et redoutables, etc. »

La tradition orale se transmet de génération en génération

L’éducation traditionnelle est celle qui est fondée sur les traditions proprement africaines et qui est transmise de génération à génération dans nos sociétés depuis l’afrique précoloniale jusqu’aujourd’hui. C’est dire que l’éducation traditionnelle coexiste aujourd’hui avec l’éducation dite « moderne » introduite avec la colonisation. Elle n’implique donc aucune dimension temporelle et ne renferme pas un sens péjoratif qu’on a l’habitude de lui accorder ; elle ne signifie pas une éducation au rabais, archaïque ou dépassée et ne s’oppose pas à l’éducation moderne. Le conte, issu d’une longue tradition orale  porte en lui les premières paroles humaines. Il est la voix de nos ancêtres. Par le biais de l’oralité, « l’éducation traditionnelle africaine utilise diverses techniques qui se rapportent aux méthodes dites « nouvelles » : elles s’attachent non seulement à faire acquérir à l’enfant les connaissances utiles à l’âge adulte, mais étendent leur action à la formation de la personnalité. Elles suscitent l’activité de l’enfant en rapport avec ses besoins fondamentaux et sont subordonnées au développement mental de l’enfant ainsi qu’à son niveau de socialisation (méthodes actives). Les  contes, les devinettes, les légendes, les proverbes, la peur, les rites d’initiation sont des techniques éducatives qui forgent la personnalité de l’enfant sur tous les plans. «Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît.» .Cette célèbre citation du grand conteur Birago DIOP est d’une vérité implacable. Quand la mémoire du jeune enfant africain voyage dans son enfance, les veillées crépusculaires et nocturnes autour de la grand-mère inondent très souvent son esprit.

Pourquoi la Révolution numérique du 3ième âge ?

D’abord, le monde ne s’est jamais fait en un seul jour. De surcroît l’individu en société  nait, grandit et ensuite meurt.3 étapes qui nous paraissent essentielles pour décrire la courte trajectoire d’une vie humaine. Le chiffre 3 marque donc  ici une limite contingente de la vie du patriarche, une symbolique relative  à son cursus assorti d’une sagesse porteuse pour toute la communauté. Le terme « numérique » vient du latin « numerus » (« nombre », « multitude ») et signifie « représentation par nombres ».Le chiffre 3 devient ainsi la dernière tranche d’âge d’un homme arrivé au crépuscule de sa vie. Prise dans son sens strict, une donnée numérique n’est pas nécessairement informatique car ici elle intègre à la fois une dimension historique et la dernière tranche d’âge communément appelé : le 3ième âge. La Révolution numérique du 3ième âge procède de la renaissance virtuelle de la narration du conte et des devinettes autour d’un feu artificiel au cœur du village planétaire. Evidemment il s’agira d’en définir le cadre virtuel au niveau de la galaxie Internet. S’il est avéré que tout ce rituel éducationnel africain se déroulait au village autour du feu avec la présence des enfants rivalisant d’ardeur pour se délecter des « histoires » qu’on leur racontait ; pourquoi alors ne pas transposer cette armada culturelle au sein du village planétaire en cours ? A l’évidence, c’est ce à quoi cette réflexion tente d’établir non sans des zones d’ombre qu’il nous reviendra de souligner à cause de  la complexité de cette périlleuse tentative. Ceci nous ramène inéluctablement à opposer l’écriture en tant que technique occidentale et l’oralité dont la spécificité est qu’elle se transmet de génération en génération. L’une comme l’autre comporte toutes des avantages mais aussi des inconvénients. Cependant, il semblerait que la finalité de l’éducation orale serait beaucoup plus sécuritaire que celle de type occidental. La Révolution du 3ième âge est un concept proprement Africain dont l’objectif majeur est de voler au secours d’une mondialisation méconnaissable où l’éducation des jeunes comporte des dérives inextricables. Pour ce faire, seul le système éducatif de la civilisation orale peut aider la jeunesse planétaire à se relever de sa pente. Il s’agira en outre de prendre le village planétaire comme le village traditionnel d’antan, de transcender les différences culturelles, linguistiques et politiques pour adapter de façon efficiente la Révolution numérique du 3ième âge au sein de la galaxie Internet. Pour ce faire, il sera question d’obtenir au niveau de chaque continent parmi les cinq de la planète-terre, un comité composé d’une centaine de « sages » élus sur la base de critères objectifs qui se chargeront d’animer ce village planétaire du 3ièmeâge. Les critères de sélection de ce comité se feront non sur la base de l’âge mais plutôt sur la capacité de ces élus (jeunes ou vieux) à prendre virtuellement en charge les jeunes issus des cinq continents qui seraient intéressés par l’éducation de type traditionnel mais modernisée. Le défi est grandiose mais pas impossible à réaliser. Une plateforme numérique serait inéluctablement  édifiée pour réussir une telle prouesse de l’ordre planétaire. Aussi, ce comité des cinq continents s’appuiera sur tous les contes, légendes et devinettes du monde pour atteindre ses objectifs éducationnels terrestres. Evidemment l’afrique serait la tête de pont de ce périlleux challenge qui requiert beaucoup de réflexion et de souplesse au plan de sa conception.

Les failles du système éducatif traditionnel

L’oralité   ne disposant pas de la technique de l’écriture est parfois à la solde des mutations subjectives car la conservation et la systématisation des connaissances n’existent pas. Ce qui induit la disparition d’une bonne partie du patrimoine culturel africain. Même le griot censé détenir la communication orale en Afrique traditionnelle est  déterminé par son statut social et son répertoire. Il peut à tout moment travestir son discours pour des raisons subjectives ou autres.
L’écriture est donc une valeur positive dont la pratique devra s’étendre et se généraliser à toutes les couches sociales des populations africaines grâce à la démocratisation de l’enseignement et aux actions d’alphabétisation. D’autres inconvénients tributaires de l’éducation traditionnelle  existent. Il s’agit entre autres de l’éducation par la peur qui place l’enfant dans une situation où il se conforme passivement au rythme de son milieu. On  décèle  aussi la grande permissivité qui résulte de l’indulgence et de la soumission inconditionnelle de la mère aux exigences de l’enfant lors de la petite enfance. Une telle situation favorise le parasitisme et la passivité du nourrisson. Il y a par ailleurs le sevrage brutal qui peut déclencher des troubles psychosomatiques chez l’enfant car son moi se  dévalorise et pourrait entrainer un sentiment d’insécurité. On peut citer aussi le complexe de dépendance   qui fait que l’individu s’attache foncièrement au groupe et s’y soumet totalement. Il en résulte une personnalité caractérisée par le conformisme, l’insuffisance d’initiative personnelle, l’absence d’esprit de compétition, etc. Quid  du  mysticisme  qui est la principale pratique à laquelle recourt l’Africain pour saisir et pénétrer les secrets de la vie et de la nature. D’où sa tendance à consulter les médiums, à recourir aux forces occultes pour expliquer ou comprendre certains phénomènes naturels que l’Européen appréhende grâce à la science, à la technique. Il y a enfin l’égalité entre les membres d’une même communauté qui peut empêcher l’individu à se distinguer, à se singulariser et donc à s’épanouir  Toutes ces  tares
susnommées de l’éducation traditionnelle Africaine doivent être corrigées et améliorées au profit d’une éducation de qualité.

Quelques  techniques de transmission et de conservation du savoir de la civilisation orale

L’intérêt que les écrivains africains ont porté très tôt, dès avant la Grande Guerre, à la littérature orale et qui s’est manifesté sous la forme de nombreuses publications : recueils de textes, traductions, analyses ; découle de l’intérêt que l’occident tenait de cette civilisation orale. Mais ces écrivains de la tradition orale se heurtaient en ce moment à un mal nécessaire. C’est-à-dire c’était un impératif pour eux de passer par l’écriture de type occidental  pour mieux faire valoriser  les traditions et les valeurs culturelles africaines. Cependant, les techniques de transmission et conservation du savoir sont diverses et variées dans une civilisation orale. La production et la conservation du savoir se traduisent en un jeu, au sens où le savoir doit être joué, c’est – à – dire incarné par des personnages qui interprètent des rôles dans l’économie de l’histoire. Mangoné NIANG dans son étude du jeu de Kocc Barma et ses adversaires explique que lorsqu’il déplace un pion, l’homme aux sept touffes de cheveux déplace une parole, de là on déplace un homme ou on crée un événement historique. L’image est dramatisée dans le jeu pour la rétention et l’assimilation d’un contenu. Le texte dramatisé sera plus facile à retenir. C’est dire qu’en afrique, toute leçon est, dansée, organisée à la manière d’une pièce de théâtre ». L’examen du socle archéologique d’une société orale donne la clé d’intelligibilité du contenu des messages et celle de leur archivage dans la mémoire des individus et de la collectivité. C’est dire que nos ancêtres (africains) ont été de grands pédagogues car ils ont su trouver les méthodes et les techniques les plus amusantes, mais les plus efficaces aussi, pour transmettre les connaissances diverses aux jeunes et faciliter ainsi leur apprentissage. Par opposition à l’éducation occidentale, la tradition africaine privilégie la suprématie de la collectivité sur l’individu. Ce dernier ne peut donc prétendre disposer de ses biens comme bon lui semble, mais doit par solidarité, partager entre les membres de la famille, du clan. On peut dès lors partir du présupposé que si le bien individuel était considéré comme collectif, le bien collectif l’était encore davantage. Ceci peut être considéré comme valeur dans la mesure où non seulement l’individu respectait le bien collectif, mais veillait au bien-être social et à la promotion collective de sa communauté.

Les effets collatéraux  de l’éducation de type  occidental

La mondialisation est un global où se reconstruisent les murs, les murs grâce auxquels les hommes peuvent rebâtir leur différence et retrouver un centre de gravité.  C’à quoi nous assistions aujourd’hui, procède d’une inversion radicale de l’identité. Ce n’est plus un JE qui se projette sur un NOUS mais bien le contraire. Ce qui signifie que sur le plan éducatif, le Nous englobe le JE à tel enseigne que l’éducation de type occidental a complètement chapeauté l’éducation traditionnelle  africaine. L’écriture est une donnée inestimable par sa capacité à conserver et à transmettre le savoir mais les travers de l’éducation de type occidental mondialisé  sont énormes et avilissantes. L’éducation traditionnelle en Afrique renferme plusieurs valeurs très séduisantes qu’il importe non seulement d’identifier, mais aussi de sauvegarder et de préserver de la destruction, de la fragilité et du caractère mouvant des sociétés contemporaines. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où les valeurs se dégradent et se désagrègent continuellement, ce qui entraîne comme conséquence la dépravation des mœurs, la crise de l’autorité, la perte de l’unité familiale, le développement des tendances égoïstes et de l’esprit calculateur. Il n’existe plus un code moral pour nos jeunes ; nos valeurs se transforment en anti-valeurs, d’où le développement de l’immoralité, la méconnaissance de la valeur de l’homme au profit de l’argent, la primauté de la promotion de l’individu sur celle de la collectivité, etc. La crise morale des jeunes, aujourd’hui, serait donc essentiellement liée à la crise des valeurs que connaissent nos sociétés. Aujourd’hui l’éducation aux valeurs doit surtout primer sur l’éducation dont la finalité serait de concevoir un individu laissé à lui-même. La cohérence interne du système éducatif mondial devra reposer sur l’uniformité des principes éducatifs qui régissent la société pour que tous les enfants soient soumis à un même type d’éducation poursuivant un même idéal, les mêmes objectifs. Aujourd’hui, le système éducatif n’a plus cette cohérence : ce qui est condamnable pour l’école est parfois applaudi par la famille ou par la société et vice versa. Les valeurs de l’éducation traditionnelle au sens défini plus haut portent en elles des éléments susceptibles non seulement d’affronter les surgissements nouveaux de l’histoire, mais aussi de raviser les valeurs les plus sacrées d’un monde humaniste et par là même sauver cet univers qui s’en va à la dérive politiquement, économiquement, moralement, socialement et matériellement. Au final, la Révolution du 3ième âge serait vitale pour inculquer aux jeunes de la mondialisation une éducation exemplaire. Et ce n’est pas pour rien que l’Afrique est baptisée le berceau de l’humanité.

Assane Séye – assaneseye2@yahoo.fr

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