mardi , 23 mai 2017
Malek Chebel, une étoile filante dans la pensée moderniste

Malek Chebel, une étoile filante dans la pensée moderniste

Après Frederick Barth, Daniel Fabre, Peter Atteslander, René Girard et Georges Balandier, la communauté anthropologique et scientifique en général vient d’être de nouveau affligée par la perte de l’un de ses plus illustres membres. C’est dans la nuit du 11 au 12 novembre 2016, à Paris, que Malek Chebel, anthropologue des religions et grand penseur-réformateur, s’est éteint entouré de sa famille. Il est parti à 63 ans laissant derrière lui une œuvre considérable et le souvenir d’un homme à « l’esprit droit », doté de qualités humaines et d’une érudition incommensurables.

Malek Chebel, c’était avant tout le génie et la maîtrise, tant en atteste la fécondité de son œuvre et la diversité des thèmes abordés. « Si scires donum Dei » aurait dit maître Morien pour célébrer toutes les dimensions de ce « plus qu’ l’homme » qui, sa vie dura, ne cessa d’impressionner et de plaire. Il est en vérité, des hommes qui, plus que le don divin, ont reçu la révélation de la pure science. Des hommes qui, en plus de réunir en eux « la majesté de rois, maîtres des hommes et la sainteté des Dieux, maitres des rois », conservent par devers eux toute leur science et restent quand même homme. Malek Chebel  était de ceux-là. Son humilité et son sourire légendaire cachait à peine la gracieuseté de réunir en lui tous les talents et toutes les séductions.

Vir bonus, discendi pertitus, nombreux furent ceux qui lui enviaient son don presque surnaturel de savoir exprimer sa pensée sous la forme la plus aboutie, au moment même où il la formulait. Ce qui sortait de sa bouche était déjà définitif, alors que pour la plupart, la pensée ressemble davantage à un bloc de pierre entre les mains du sculpteur : la forme s’y trouve, certes, mais que de peines il faut pour l’atteindre, pour l’extraire. Et quand il s’agit de le lire, le plaisir n’en est que plus intense et l’idée plus claire. Tout devient plus évident et le chemin plus lumineux.

Entre autres qualités, nous retiendrons de Chebel sa polyvalence intellectuelle. Trois doctorats à son actif : psychopathologie clinique et psychanalyse [1980, Paris 7] ; Ethnologie [1982, Jussieu] et Sciences politiques [1984, IEP de Paris]). Intellectuel et penseur hors norme, sa capacité de production n’a nul autre pareil en ces temps de retour à l’oralité. Avec trente-cinq ouvrages à son actif, Chebel faisait parti des auteurs les plus productifs et les plus attendus de sa génération. D’une érudition remarquable, il se présentait à la face du monde comme un penseur multidimensionnel : historien, philosophe, psychanalyste, politiste, anthropologue… et il en reste encore. La pluralité de ses casquettes n’aura eu d’égal que la diversité des thèmes qu’il aura su traiter avec génie. L’islam aura été au cœur de ses préoccupations, au point où il fut souvent surnommé « l’amoureux de l’islam » ou encore « l’anthropologue de l’islam ». Il abordera ce qui, à ses yeux, était plus une urgence qu’une simple passion, sous ses rapports avec le temps  et les différents contextes et questions dans lesquelles la pensée islamique était attendue : la politique, la modernité, l’érotisme, l’ivresse, etc.

L’œuvre de Chebel fut avant tout inscrite dans une démarche « déculpabilisante »  et « décomplexante » pour le sujet musulman. Elle a été d’une approche libéralisante pour le croyant qui, quel que soit son cadre de vie, se voit entrainé, voire confiné, malgré sa volonté, dans un procès contre la modernité. Le musulman d’aujourd’hui, surtout celui qui vit en terre occidentale, se voit contraint de choisir entre le conservatisme et la fidélité aux traditions, fruit d’un contexte sociopolitique particulier, et la nécessité de répondre aux exigences et aux aspirations de son époque. En cela le travail de Chebel n’en a été que plus symbolique. Véritable pavé dans une marre de réactionnaires et de phobies parfois injustifiées, sa pensée réformatrice s’imposa à une époque où le débat sur l’islam déchaine les passions et attire les préjugés et amalgames de toute sorte. On peut, par exemple, lire dans Du Désir  [Paris, Payot, 2002] : « Le désir se situe dans un champ complexe fait de nature, de culture, mais aussi d’une part insondable de liberté. C’est l’accomplissement de soi à travers l’autre. Parler du désir, c’est parler d’autrui ».

Malek Chebel c’était par-dessus tout, et c’est d’ailleurs par là qu’il aurait fallu commencer, le Manifeste pour un islam des lumières. 27 propositions pour réformer l’islam [Paris, Hachette, 2004]. C’est dans ce remarquable ouvrage qu’il développe ce qui sera sa théorie majeure, la notion d’ « islam des Lumières ». Il y théorise un Islam revisité, libéré des dogmes et valeurs anciennes, comme il en a été en Occident au « siècle des Lumières ». Dans sa vision, il souhaitait une pratique de l’Islam qui permettrait à l’individu de concilier foi et raison ; où il pourrait respecter et reconnaître les recommandations divines tout en jouissant de l’affirmation de sa liberté humaine et de son libre arbitre. Aussi, militait-il en faveur d’un Islam décomplexé, débarrassé des extrémismes de toute sorte et des préjugés de toute nature. Cette idée fit échos dans un contexte sociopolitique où il était difficile d’aborder sereinement l’Islam dans une dimension politique et culturel, suscitant parfois polémiques et controverses dans le monde arabo-musulman. Ces positions sur certaines questions actuelles portant sur les représentations et les exigences de l’islam moderne en attestent encore. Il dira, lors d’une interview avec Guy Duplat (La Libre.be, 2010) que :

« Les musulmans doivent accepter de vivre en Europe selon un contrat social différent. La gouvernance humaine appartient aux hommes. Et l’Islam doit rester du domaine de la foi sans piétiner sur cette gouvernance. Nos ancêtres sont bien arrivés, à l’époque de Cordoue, à être à la pointe des sciences, de la philosophie et de l’architecture. Il faut écarter l’idée que l’Islam serait, par nature, contradictoire avec une évolution moderne, politique, artistique et sexuelle. J’en appelle à une reprise en mains du débat sur les textes et à dénoncer les théologiens réactionnaires. J’ai traduit le Coran et je connais bien les textes, mais quand j’ai entendu un théologien de l’université al Azhar du Caire dire que l’excision était compatible avec l’Islam, je me suis insurgé, comme d’autres l’ont fait avec moi. Il faut stigmatiser ceux qui justifient la burqa ou la polygamie au nom de l’Islam. Je suis un militant des droits de l’homme, en particulier dans l’Islam. Je répète que ce sont ceux qui gèlent les choses qui sont, en réalité, les ennemis de l’Islam et du Coran. Il y a 12 siècles, il y eut même un mouvement de libres-penseurs dans l’Islam (le mutazilisme). Aujourd’hui, il y a trop de théologie de l’interdit et du glacis ».

Sa principale tâche, comme on peut le remarquer dans cet extrait, fut avant tout d’esquisser une réflexion pouvant éloigner de toute dérive sectaire et extrémiste à travers la dénégation des préjugés et amalgames contenus dans divers discours  sur l’islam. Ses positions sur des questions comme le voile, la burqa ou l’islamisme, en général font encore échos. Sa vie durant, il tentera d’établir des ponts entre les civilisations et les communautés ; entre le monde arabo-musulman et l’ « Occident ». Il ne cessera de montrer qu’il ne sert à rien de penser deux mondes aux allures et aux temps différents. Ce qu’il fallait, c’était de les penser comme deux pôles d’égale dignité avançant côte à côte, se nourrissant et s’influençant mutuellement. On peut lire, toujours dans son interview avec Deplat que sa position fut celle d’un véritable conciliateur :

« Je crois que l’Occident peut aussi évoluer et s’ouvrir à l’Orient, comme il le fait à la Chine et au Japon, dont les cultures pénètrent la nôtre. Le danger pour tous, y compris l’Occident, serait l’immobilisme. Je ne veux pas faire un Orient comme est l’Occident. Les deux doivent bouger. Sait-on que l’amour courtois fut codifié par les Arabes ? Que, dans l’Islam, une femme qui n’est pas satisfaite par son mari peut aller devant un juge ? Sait-on que la parfumerie et la cosmétique sont nées dans le monde arabe ? Dans l’Islam, l’hygiène du corps est une première règle de la foi ? Que le mot « savon » vient de l’arabe ? Sur le plan du raffinement, de l’écologie et du développement durable, l’Occident a beaucoup à connaître de l’Orient. Le monde occidental est prêt, je pense, à entendre cet apport spécifique, qui va de l’art de recevoir à celui du hammam, ce raffinement qui peut être un vocabulaire commun pour dialoguer. »

Malek Chebel c’était également la pensée de l’ « ouverture et du mouvement ». Il a été de ceux qui, très vite, ont compris que l’intelligence n’est qu’ouverture au différent, qu’une pensée statique n’est en rien une richesse pour elle-même, mais plutôt perte d’horizon et de sens. Ce n’est que dans le mouvement et la réforme que grandi une pensée et que se développent l’intelligence de son époque et de son environnement. La modernité sera entendu, dans son œuvre, en référence à un autre grand penseur de la modernité en islam, comme : « la compréhension que la vie est ce mouvement d’être toujours en train de sortir de la tradition, de sortir, pour la raison, de sa minorité […] l’intelligence de ce mouvement doit elle-même être favorisée par la médiation de l’histoire passée ». S. B. Diagne, Comment philosopher en islam [Dakar, Jimsaan, 2013]

Malek Chebel, c’est enfin la preuve que l’on peut être musulman et habiter un monde moderne. Il s’appliquera ainsi, offrant sa personne et son parcours en modèle, à l’édification d’un islam libéral, s’attachant à montrer que le véritable islam est bien différent de celui qu’inspirent les islamistes radicaux. Il enseigne que l’on peut bien être dans l’islam, vivre pleinement sa foi et aimer et jouir des plaisirs que nous offre la vie. Cette considération pour un islam esthète et épicurien n’est d’ailleurs pas nouvelle pour qui connait l’histoire de la pensée philosophique islamique. Avicenne qui en est l’un des plus remarquables représentant alliait à merveille une foi à déplacer les montagnes et un goût prononcé pour la jouissance des plaisirs qui s’offrait à lui durant ses nombreuses pérégrinations.

Aussi dur que puisse être sa perte, réjouissons-nous de l’avoir eu comme modèle d’être et de pensée. Son œuvre ne sera jamais vaine tant que tous les jeunes chercheurs, d’aujourd’hui et des temps à venir, penseront comme il l’a enseigné : ouverture et mouvement ; refus de l’adoration aveugle ; demeurer dans la quête du savoir, de la tolérance et de la liberté. Aussi, vivra-t-il en chacun de nous tant que les peuples se rencontreront et s’influenceront mutuellement.

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Sit tibi terra levi!

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Mody Ndiogou Faye

 

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