vendredi , 21 juillet 2017
Jihan El-Tahri : « Réfléchir de nouveau à notre identité collective africaine »

Jihan El-Tahri : « Réfléchir de nouveau à notre identité collective africaine »

La documentariste égyptienne Jihan El-Tahri plaide pour un travail de réflexion sur une identité collective africaine d’une façon qui soit endogène et non empruntée à une autre région. Dans une conférence publique sur le thème ‘’Reconfigurer notre identité africaine’’ – donnée le 12 avril 2017, dans le cadre de la deuxième session de la Raw Academy –, elle s’est notamment interrogée sur les éléments qui déterminent l’appartenance à ce continent, alors que les critères qui l’ont définie jusque-là sont le produit de regards extérieurs.

« Je suis dans une phase où je me pose la question : qu’est-ce que mon appartenance à l’Afrique fait de moi ? Quelle Afrique ? Est-ce que c’est une question de couleur de peau ? Si oui, quelles couleurs de peau ? Où est-ce qu’on commence à être noir et où est-ce qu’on cesse de l’être ? ». En concluant son intervention, la cinéaste a, de fait, jeté les bases d’un vaste questionnement sur l’identité et ce qu’être Africain veut dire aujourd’hui.

« Pourquoi W.E.D.B. Dubois (un des pères du mouvement panafricaniste) est considéré comme noir ? Et moi, chaque fois que je dis que je suis noire, on me dit non », se demande-t-elle, relevant que Kathleen Clever, l’une des idéologues du mouvement des Black Panthers, « est une blonde aux yeux bleus, mais elle est noire ». « Donc, poursuit Jihan El-Tahri, je m’interroge :est-ce qu’être Africain, aujourd’hui, c’est être seulement noir ? Et si c’est le cas, cette inclusion/exclusion se fera sur quelle(s) base(s) ? »

Pour le documentairedit-elle, « comment on peut traiter des sujets pour lesquels la base de connaissances existantes est plus ou moins faussée ? Comment on peut travailler à réfléchir de nouveau à notre identité collective d’une façon qui est la nôtre. Qu’on ne l’emprunte pas ». Jihan El-Tahri a toutefois souligné qu’elle n’est pas en train de dire que le panafricanisme venu d’Amérique est « mauvais », mais que les questions quelle se pose sont « un pas vers la réflexion ».

Auparavant, elle avait débuté sa présentation par une installation vidéo intitulée ‘’Flag Moments’’, pour « essayer de comprendre » le moment où on a levé les drapeaux, correspondant aux indépendances de nombreux pays du continent africain. Elle a relevé le caractère « compliqué » de la recherche des archives, des images notamment, «  du jour où l’indépendance a été proclamée », citant le cas de la Mauritanie, pays pour lequel « c’était impossible de trouver des images du jour même ».

The Beautiful Ones Are Note Yet Born

Dans sa communication, Jihan El-Tahri a signalé que les archives qu’elle avait visionnées pour monter son installation, accordaient une place importante à l’armée et donnaient aussi une indication sur la religion. « Mais ce que je voulais mettre en avant, c’était surtout la diversité, souligne-t-elle. Entre 1960 et 61, il y a eu dix-sept pays qui ont eu leur indépendance et on voit comment, entre la Mauritanie et l’Algérie, par exemple, c’est tellement différent de l’Ouganda où on voit au premier rang pas mal d’Africains d’origine asiatique. L’Afrique, telle qu’on l’a connue au moment de l’indépendance, connaissait une diversité énorme. Elle existe toujours. »

Ce film marque le début d’une réflexion de la documentariste sur ce que veut dire l’identité africaine, aujourd’hui. Cinq ans après la plupart de ces proclamations d’indépendance, « entre  1965 et 1967, il y a eu un arrêt dans le parcours de cette vision de l’avenir de l’Afrique », portée par des leaders charismatiques comme l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, le Ghanéen Kwame Nkrumah, porteurs d’un idéal d’unité et de progrès pour le continent.

« D’abord, plusieurs leaders des indépendances ont été tués. De vrais visionnaires ont disparu de la scène », constate Jihan El-Tahri, déplorant le fait qu’il n’y ait pas eu de débat « sur ce que devient le pouvoir dans ces nouveaux pays indépendants ».

Elle ajoute à ce sujet : « Je pense qu’on ne s’interroge pas assez sur quelles étaient les qualifications de ces leaders de la lutte pour l’indépendance à devenir les dirigeants de pays libres. Parce qu’en tant que leaders des indépendances, ils avaient une vision, des capacités qui étaient fondamentales pour qu’on en arrive à l’indépendance. Mais pour le nouveau chapître, est-ce qu’ils avaient les capacités techniques de gouverner ? Je pense que c’est une question qui mérite réflexion au regard de là où on en est aujourd’hui ».

La cinéaste pense que « ce qui s’est passé, assez rapidement, c’est qu’on a assisté à une sorte d’écroulement », citant, pour illustrer ce constat, le livre The Beautiful Ones Are Note Yet Born, du Ghanéen Ayi Kwei Armah, publié en 1968, huit ans après les indépendances, dans lequel « on commence à réfléchir sur ce qui se passe et la trajectoire que prennent les Etats africains nouvellement indépendants ».

Au cours de ses travaux sur ses documentaires, El-Tahri constate qu’il y a « une fabrication d’une mythologie de la révolution », avec la promotion de « l’exclusion plutôt que de l’inclusion ». Elle a cité les exemples du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, du Front de libération nationale (FLN) en Algérie, faisant oublier, selon elle, « la méthodologie de la victoire et de l’indépendance devenue la réalité sur laquelle on construit les Etats ».

Cheikh Anta Diop et ses travaux sur l’’Egypte

Développant sur cette logique d’exclusion, Jihan El-Tahri dit avoir « découvert » assez tard que l’Egypte avait eu un président avant Nasser. « On m’a toujours dit que Nasser était le premier président de l’Egypte et je n’avais jamais rien entendu d’autre. C’est au moment des révoltes en 2011 que j’ai vu que, parmi les photos qu’on vendait, il y avait la photo de Muhammad Naguib, qui a été le président de l’Egypte pendant quatre ans ».

« Entre 1970, année de la mort de Nasser, et 1973, il y avait vingt chaînes de radio qui émettaient quotidiennement en dix-huit langues africaines, poursuit-elle. Et toutes les dix-huit langues avaient été supprimées tout d’un coup. Comme le soutien à certains Etats africains… Et je commençais à me poser la question suivante : où se trouve l’Egypte, qui est mon pays ? » D’où d’autres questions dans sa réflexion : « Est-ce qu’on est Africains parce qu’on nous voit comme tels ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on se considère Africains ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on est sur le continent africain ? Il n’y a pas de réponse ».

Rappelant que l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop a consacré « de nombreux travaux à relier l’Egypte à l’africanité », Jihan El-Tahri souligne, dans son questionnement sur « la notion de Noir », que celle-ci vient en Afrique à travers l’Amérique et le panafricanisme. « On commence à se voir panafricains à travers le prisme de l’Amérique noire et de son expérience. Donc le concept de ‘’blackness’’ ».

Jihan El-Tahri a dit avoir été conduite à se poser des questions sur la division du continent en deux : Afrique du nordet Afrique subsaharienne. Explication : « Je me dis : c’est où l’Afrique subsaharienne ? Je cherche des cartes, il y a aucune délimitation me disant où c’est l’Afrique subsaharienne. Ça commence où, ça se termine où ? Et puis tout d’un coup, je me rends compte que la Mauritanie fait partie de l’Afrique subsaharienne, mais le Soudan nonTechniquement, ce n’est pas possible ».

Dans la littérature coloniale, où elle pensait trouver des réponses à ces interrogations, la documentariste remarque qu’il y a deux mots qu’on n’y trouve pas : les mots ‘’Moyen-Orient’’ et ‘’Afrique subsaharienne’’. Il y a plutôt ‘’Far East’’ (Extrême-Orient), ‘’Near East’’ (Proche-Orient), ‘’Afrique française’’‘’Afrique britannique’’… Elle ajoute : « Il y a l’Egypte qui va jusqu’en bas du Soudan. Et puis tout le reste s’appelle French Sudan (Soudan français). Il y a ensuite une ligne, et sur tout le reste il est marqué : ‘’inexploré’’. Quand on travaille avec les cartes et quand on regarde les dates des cartes, il y a une évolution de l’identité de qui est appelé comment ».

Alors d’où vient le terme ‘’subsaharien’’ ? Première indication : en 1956, après les événements  de Suez (nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser), et l’accession dans la foulée de nombreux pays africains à l’indépendance, « les Américains vont paniquer à cette perspective » et organiser une réunion où il y a la Ford Foundation, la Carnegie Foundation, la Rockefeller Foundation, la CIA, entre autres, explique Jihan El-Tahri.

‘’Area Studies’’ et expert de l’Afrique

« Les fondations décident d’investir annuellement 350 millions de dollars dans la création et le financement d’une nouvelle discipline qui s’appelle ‘’Area Studies’’. Le but est de diviser le Global South (Sud) en des régions d’intérêt pour l’Amérique et comment construire la politique étrangère de l’Amérique sur la base d’un minimum de connaissances. Ils ne connaissaient encore rien de tous ces pays », ajoute la cinéaste, précisant qu’avec la création de ces ‘’Areas Studies’’, les Américains redivisent la carte sur laquelle l’Egypte est associée à la Turquie et à l’Iran pour donner le ‘’Middle East’’.

« Ces pays (Egypte, Turquie et Iran) n’ont aucun rapport linguistique, historique, ethnique, etc. La Libye on la laisse tranquille, ça viendra plus tard. Il y a l’Afrique du Nord – Tunisie, Algérie, Maroc -, mais la Mauritanie qui est juste à côté, c’est ‘subsaharien’. En gros, le mot ‘’subsaharien’’ est destiné à tous les pays qui ne les (Américains) intéressent absolument pas, sauf qu’il faut garder le communisme en dehors. C’est ça ‘’subsaharien’’ », poursuit Jihan El-Tahri.

« Ce qui m’intéresse », dit-elle, c’est : « comment nous, en tant qu’Africains, avons adopté cette identité. Comment nous commençons à dire : ‘Afrique du Nord’, ‘Afrique subsaharienne’, etc. C’est quoi ‘’subsaharien’’ ? Comment et pourquoi on adopte cette identité et cette division du Sahara, qui était un lieu de transactions et de communication. C’était là où il y avait l’Université de Timbuktu, où les universitaires de partout en Afrique se retrouvaient, se parlaient… L’idée de la transmission d’une connaissance collective partagée était dans cet espace-là. Aujourd’hui, cet espace est considéré comme un néant. Il n’existe pas, c’est vide ».

C’est dans ce travail de réflexion qu’elle se demande aussi quel est le rôle du documentaire. « On a de très longues discussions sur le prisme et l’angle à partir desquels on raconte une histoire. En faisant des documentaires, je fouille dans les détails des dates, des événements, des décisions… Je commence à m’interroger moi-même, sur la base de mes connaissances », indique El-Tahri.

Le rapport sur les ‘’Area Studies’’ est « très réfléchi »« On a réfléchi sur les professeurs, ce qu’ils doivent faire pour être des experts, rapporte Jihan El-Tahri. Donc la notion de l’expert de l’Afrique est née avec les ‘’Area Studies’’. Et ça change la nature de comment on regarde – parce qu’on va vers l’expert qui va dire des choses sur chaque tribu, ce qu’elle fait, comment elle s’habille –  Au-delà, ces professeurs avaient pour mission de recruter des gens dans les pays, et à qui on donnait de prestigieuses bourses. On les orientait vers des sujets intéressants. Cela devenait des doctorats et des livres faits par des Africains. »

Aboubacar Demba Cissokho  

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