Tout est cartographiable aujourd’hui : les déserts médicaux, le patrimoine végétal mondial, et même les représentations des utilisateurs de Snapchat… Les centres d’art contemporain s’emparent également de l’objet cartographique, sans oublier un usage plus militant de sites comme MigrEurop recensant les naufrages en Méditerranée. Jean-Marc Besse, philosophe et spécialiste des savoirs géographiques, et son confrère Gilles A. Tiberghien, qui enseigne l’esthétique à la Sorbonne, ont tenté de dessiner l’extension du domaine de la cartographie dans un ouvrage magnifiquement illustré, Opérations cartographiques (Actes Sud, 2017). Ils ont convoqué pour des rencontres et des séminaires d’autres passionnés, comme Catherine Hofmann, conservatrice au département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France, Guillaume Monsaingeon, commissaire de plusieurs expositions artistiques sur la cartographie, Gilles Palsky, géographe et historien de la cartographie, et une vingtaine d’autres spécialistes… qui sont aussi auteurs de cet ouvrage.

Vous présentez dans ce livre tous les aspects de la cartographie. Vous parlez de mapping.Quelle définition en donneriez-vous ?

Jean-Marc Besse : Il n’y a pas vraiment d’équivalent en français au terme anglais mapping. Guillaume Monsaingeon a proposé astucieusement «mappage». Nous avons titré le livre Opérations cartographiques, c’est le terme qui nous semble le mieux traduire mapping. Ce sont des opérations intellectuelles, graphiques, sociales. Elles doivent mettre en jeu l’imagination. Nous nous donnons un concept de carte qui est relativement extensif. Nous sortons bien sûr de la stricte version positiviste de la carte étroitement reliée à la géographie. Nous envisageons la carte comme un outil grâce auquel une société donnée va non seulement représenter son monde, mais aussi y inscrire un certain nombre de valeurs, de croyances, de normes. Des rêves, des projets…

Gilles A. Tiberghien : Tout ceci s’inscrit dans un type d’images particulières, les cartes ne sont pas juste une représentation au sens général. Elles obéissent à un certain nombre de codes, de règles spatiales. Les cartes engagent à la fois une lecture de texte et une lecture d’image. Donc nous allons bien au-delà de la cartographie au sens géographique du terme. Cela fait d’ailleurs une vingtaine d’années que les théoriciens et les historiens de la cartographie sont sortis de cette stricte acceptation. Ces images parlent à la fois de nos territoires mais aussi de nous.

Il s’agit aussi d’un langage, d’un mode de communication ?

G.A.T : De la même façon que la théoricienne de l’art Rosalind Krauss parlait, dans les années 60, du «champ élargi de la sculpture» en désignant des objets hybrides qui appartiennent aussi bien aux jardins, à la sculpture qu’à l’architecture, nous parlons d’un champ élargi de la cartographie. La question est : où arrêter cet élargissement ? Il y a eu une extension du domaine de la carte ces dernières années. C’est aussi pour cette raison qu’on ne peut plus parler seulement des objets eux-mêmes, mais des opérations qui y président.

Vous allez jusqu’à vous pencher sur la matérialité, le support de la carte : la pierre, le parchemin, l’argile…

J.-M.B : C’est un aspect important du livre. Les cartes sont des objets dont la matérialité s’impose parfois de manière puissante. Cela dit, nous n’avons pas voulu faire une histoire de la cartographie ni un livre de belles cartes. Nous avons plutôt mené une interrogation de type épistémologique. C’est avant tout une traversée interrogative sur tout ce qui est production cartographique. Notre investigation est sans limite, ni dans le temps ni dans l’espace.

Vous faites la part belle aux artistes contemporains qui se sont emparés de l’objet cartographique. Quelle est leur contribution ?

G.A.T : Les œuvres d’art permettent aux producteurs de cartes comme les géographes de réfléchir à leur propre opération cartographique.

J.-M.B : Les cartographies déployées par les artistes sont des objets particulièrement intéressants pour les sciences sociales aujourd’hui. Il existe un champ de recherches sur les nouvelles écritures de la science. De très nombreux séminaires portent sur ces questions, et l’intérêt pour le travail artistique se renouvelle sans cesse. Et ce n’est plus comme avant : un travail un peu anecdotique, comme le repos du scientifique après le dur labeur du laboratoire. Aujourd’hui, les scientifiques considèrent que les artistes ne produisent pas seulement des œuvres mais aussi de la connaissance. Les cartes sont exemplaires de ce déplacement d’intérêt. Des sciences vers les arts ou de la revisitation des arts par la science. Nous sommes dans une réarticulation entre sciences et art.

Les géographes eux-mêmes s’interrogent sur les cartes, ils savent qu’elles peuvent être des outils de pouvoir, que leur objectivité est une illusion…

J.-M.B : Les géographes ont souligné combien l’universalité dépendait du point de vue adopté ou du système de projection utilisé. Nous ne voulions pas en rester là : nous voulions aussi démontrer que l’action cartographique peut être l’expression d’un contre-pouvoir. Même les cartes les plus officielles sont le résultat d’une négociation, d’un échange tendu, voire conflictuel, donc elles sont aussi éminemment politiques.

G.A.T : C’est pour cette raison que nous parlons de rencontres. Les cartes représentent aussi ce qui n’existe pas, elles donnent accès à l’imaginaire de l’autre.

Vous montrez des cartes japonaises inédites. Pourquoi les cartes venant d’ailleurs ont-elles été si peu médiatisées par les Occidentaux ?

J.-M.B : Ce n’est pas qu’une question d’occidentalo-centrisme. Ces cartes étaient difficilement accessibles. Nous avons eu beaucoup de difficultés à nous les procurer. C’est la première fois qu’elles sont montrées. Angelo Cattaneo a été un des premiers à les voir, et à les faire sortir, après de longues négociations. Elles étaient conservées dans des temples bouddhistes. Elles sont aussi étonnantes parce qu’elles ressemblent à certaines cartes occidentales, même s’il n’y avait pas forcément de communication entre les auteurs occidentaux et japonais.

Le plus extraordinaire dans ce livre est l’article d’Eric Glon sur les cartes de peuples dits «autochtones».

J.-M.B : Il met en scène la rencontre avec une population indigène du Canada, les Lil’wat, et raconte surtout comment ce peuple est rétif à communiquer ses cartes. C’est pourquoi nous n’en publions qu’une qui n’est visible que dans ce livre. Vous n’aurez pas le droit de la reproduire car nous avons signé un protocole avec le représentant de ce peuple. Pour eux, cette carte représente des enjeux considérables, comme si la carte devenait un peu le territoire. Elle reste une appropriation politique forte.

Les cartes sont partout, nous sommes tous cartographes ?

G.A.T : Tout le monde fait des cartes mais c’est un outil qui reste complexe. D’ailleurs, on sait de moins en moins les lire. On le voit bien en regardant les cartes anciennes, elles sont présentes et populaires mais elles sont aussi difficiles d’accès. On les regarde avec fascination, mais leur réelle compréhension nécessite une étude, un apprentissage. De même que toutes ces cartes que l’on trouve sur la Toile.

A propos des cartes sur Internet, vous vous interrogez en fin d’ouvrage sur leur rapport avec des cartes dites de «référence» ?

G.A.T : Toutes les cartes sont toujours liées à un projet. Elles ne sont jamais neutres. Ce n’est pas forcément un projet lié au pouvoir, cela peut être un enjeu intellectuel.

J.-M.B : L’usage de la carte va modifier le rapport qu’on entretient avec l’espace. Quand on est navigateur, ou qu’on marche en montagne, on est dans une construction linéaire de l’espace, on se situe sur un itinéraire. Lorsqu’on regarde une carte, on passe à deux dimensions. C’est une construction linéaire de l’espace. Nous sommes dans une totalité, dans une entité.

Grâce à une miniaturisation et à une vue zénithale ?

G.A.T : En même temps, représenter les choses vues d’en haut, c’est montrer les choses comme on ne les voit jamais. C’est aussi pour cette raison qu’il faut apprendre à lire les cartes. C’est une anecdote racontée par Malraux dans l’Espoir : un paysan emmené en avion ne reconnaît pas ses terres vues du ciel.

J.-M.B : On retrouve ce genre d’anecdote même dans l’Antiquité : Alcibiade ne reconnaît pas non plus le territoire d’Athènes sur une carte.

Vous évoquez aussi France miniature, des maquettes de l’Hexagone qu’on fait visiter aux enfants. N’y a-t-il pas quelque chose d’enfantin, de régressif dans la carte ?

G.A.T : Guillaume Monsaingeon parle d’ailleurs de «cartographie ombilicale». Il y a un aspect enfantin puisqu’on amène le monde à soi, on joue avec, on le manipule. Et on rêve à partir de cette représentation. Comme dans un double mouvement.

Et comme dans la scène du film de Chaplin le Dictateur ?

G.A.T : On pourrait aussi citer les trains électriques et les maisons de poupée, c’est la même démarche. Sans oublier les cartes de lieux imaginaires. La condition minimum pour lire une carte est d’avoir de l’imagination.

Quelle serait, d’après vous, la carte du monde de Donald Trump ?

J.-M.B : Il y a eu plusieurs expériences menées auprès des étudiants pour représenter leur pays. Il ne s’agit pas seulement d’une méconnaissance du monde. Beaucoup d’Américains sont incapables de cartographier leur propre pays. Récemment, les membres de l’administration Trump semblaient avoir du mal à situer la Lituanie…

Pourtant, Internet a permis un usage courant de la carte ?

G.A.T : Certes, on consomme de plus en plus à partir de Google Maps. Mais la plupart du temps, on zoome et on oublie tout le reste. Il ne reste que des représentations partielles, séquentielles. Pour retrouver une démarche cartographique, il faut au contraire dézoomer.

Catherine CalvetOPÉRATIONS CARTOGRAPHIQUES sous la direction de JEAN-MARC BESSE et GILLES A. TIBERGHIEN Actes Sud, 352 pp., 39 €