vendredi , 23 mars 2018
Financement de l’éducation au Sénégal et prise en charge des besoins de l’école : un défi redoutable

Financement de l’éducation au Sénégal et prise en charge des besoins de l’école : un défi redoutable

Le Sénégal est l’un des rares pays africains, aidé de ses partenaires et des parents d’élèves, à prendre en charge à lui tout seul l’essentiel des dépenses en investissement et au fonctionnement du système éducatif. Ses intentions pour l’avènement de l’école de la réussite se mesurent à travers l’augmentation sans cesse croissante et constante des budgets pour l’élargissement de l’accès et le développement de la qualité, les tentatives plusieurs fois répétées d’apaisement de l’espace scolaire marquées par le dialogue et la satisfaction des revendications des syndicats. Il y a lieu de lui reconnaître cette volonté malgré son indulgence dans le suivi/évaluation des actions. Entre temps, le système s’est alourdi. Le croît démographique et les besoins nouveaux expliquent-ils seuls la stagnation de l’école ? Qu’en est-il réellement des difficultés à obtenir l’excellence ?

La population scolaire a décuplé et a engendré beaucoup de problèmes. Toutes les composantes du système débordent et anéantissent les efforts de l’Etat. Les grèves des syndicats ne facilitent pas non plus la tâche. Le système est surchargé. La situation exige des investissements colossaux et des réponses négociées : la réhabilitation et la création d’infrastructures nouvelles, le renouvellement et l’augmentation d’équipements nouveaux, des ressources additionnelles, le recrutement suffisant de personnels et la satisfaction des revendications.  Toutes ces exigences, l’Etat les endosse, mais éprouve beaucoup de peine à les satisfaire. Les principales réponses se traduisent par des promesses difficilement honorées. Il s’agit de reculer les échéances. Faut-il indexer l’insuffisance des moyens ? Néanmoins, il faut manœuvrer pour réguler et tempérer les ardeurs ou esquisser des réponses. Sa volonté d’affronter les difficultés n’a jamais fléchi, même si le chantier semble inépuisable et se trouve en perpétuel recommencement. Sa conviction demeure inébranlable et se lit à travers les 33% ou 25% du budget national consacrés à l’éducation. L’Etat ne cesse aussi de déployer un plaidoyer auprès des partenaires financiers, pays amis et Ong, lesquels appuient qui en infrastructures, qui dans les évaluations, qui dans les projets, qui dans la confection de manuels, etc. Le Partenariat mondial pour l’éducation (Pme) a financé à hauteur  de 77 milliards l’éducation au Sénégal depuis 2007 (le quotidien «Le Soleil» du lundi 29/01/2018). Ces preuves attestent de la présence massive de l’argent dans l’éducation. Malgré tout, les efforts tardent à être récompensés. La satisfaction des besoins semble un défi impossible. Pourquoi ?

Depuis le début de l’indépendance, les autorités politiques n’ont jamais cessé de démontrer la preuve de leur souci pour l’éducation à travers les différents gouvernements jusqu’à nos jours. Elles ont toujours œuvré à obtenir des consensus sur les grandes questions qui touchent l’école : le perfectionnement du système éducatif et l’enrôlement de tous les fils du pays dans les écoles. Cette volonté se confirme aujourd’hui avec la tenue, à Dakar, le 02 février 2018, d’une grande conférence du Pme coprésidée par les présidents sénégalais et français, Macky Sall et Emmanuel Macron. Il s’agissait de recueillir des fonds à hauteur de 1500 milliards de FCfa, destinés au financement de l’éducation dans les pays en développement.

Le premier président de la République, un homme de culture, a consacré beaucoup d’efforts à la cause. Il s’est évertué à poser les jalons de l’implantation d’une école nationale ouverte aux valeurs de la Nation par l’adoption, déjà en 1961, de la première réforme du système éducatif. Il a très tôt compris que l’école est la voie obligée pour donner le savoir, le savoir-faire et le savoir-être, nécessaires aux ressources humaines pour porter la croissance, créer la richesse et les conditions du développement économique et social. Aujourd’hui, l’accroissement du taux de scolarisation est une réalité palpable soutenue par le peuple et inscrite dans ses habitudes.

Souscription volontaire et populaire
Cette souscription volontaire et populaire à  l’idée de l’école va contribuer à l’énormité de la charge, car la croissance rapide de l’école est devenue incontrôlable. Or, la volonté et l’insuffisance des réponses apportées ne suffisent plus pour gagner le combat de la qualité. L’école est devenue vorace. Elle exige désormais non seulement plus de ressources mais surtout de la persuasion pour gérer la situation nouvelle tout en souhaitant un accompagnement sincère de tous les acteurs.

L’Etat n’a pas fait preuve de témérité dans le contrôle des actions et de ceux chargés d’exécuter ses volontés. Les investissements en faveur de l’éducation auraient eu certainement un impact réel sur le développement de l’école, s’il avait été vigilant. Il ne l’a pas fait et ne le fait pas encore. Les problèmes ne sont jamais bien cernés et les réponses sont toujours précaires. Mises à part les réalisations portées directement par lui, je sous-entends les salaires et l’allocation de crédits pour l’école, tout le reste est problème. Tous les responsables, du sommet à la base, ne jouent pas véritablement franc jeu. A l’heure des comptes, tout semble bloqué. Le système marque le pas, il est éprouvé par les grèves perlées, les mauvais résultats scolaires, les effectifs pléthoriques, les abris provisoires insalubres, les infrastructures dégradées, le mobilier vétuste, le matériel didactique obsolète, l’encadrement défectueux du corps de contrôle, l’insuffisance du personnel, le niveau de qualification faible des maîtres, l’absentéisme et les fêtes nombreuses, etc.

Matérialisation tatillonne
Les Concertations sur les assises nationales de l’éducation et de la formation avaient produit 45 mesures, un conseil des ministres avait choisi 11 décisions à mettre en chantier. A y voir de près, ces décisions ne sont, pour l’essentiel, que du réchauffé. C’est la fameuse répétition des versions. Il suffit de lire entre les lignes les volontés  du Paquet/Ef pour s’en rendre compte. Elles se contiennent dans l’amélioration de la qualité des enseignements-apprentissages : l’élimination des abris provisoires d’ici à 2017, l’articulation de l’enseignement arabo-islamique au système éducatif, la généralisation de la prise en charge de la petite enfance, la formation des enseignants, l’amélioration de la gouvernance. Nous constatons que toutes ces décisions existent et se retrouvent dans les applications du Paquet initié en 2013. Les rares décisions pertinentes et même révolutionnaires, telles que la participation de la communauté à la gestion des écoles, l’implication de l’Islam et l’accès des enfants au préscolaire, trouvent toujours des difficultés à être opérationnalisées. Par conséquent, le problème est dans la matérialisation tatillonne des stratégies d’exécution souvent bâclées, jamais rectifiées, ni évaluées. Mais, au-delà des blocages, de l’inefficacité des solutions et de l’insuffisance des moyens, c’est surtout l’absence de sanctions devant la dilapidation des maigres ressources, les détournements, le manque de coordination et de suivi/évaluation des actions qui plombent le système.

La réaction en faveur des correctifs nécessaires est toujours retardée à cause des agissements sournois à tous les niveaux de ceux chargés de matérialiser les nobles intentions. Ils manœuvrent pour sauvegarder leurs intérêts au détriment de l’école. Or, la riposte ferme face au gâchis semble ne jamais se produire. Au lieu de cela, l’Etat joue à reculer les échéances en désespoir de cause dû à ses difficultés à situer la responsabilité des échecs et pour éviter de prendre des sanctions. Il faut tenir le langage de la fermeté et avouer la vérité sur l’ampleur de la tâche que notre pays peine à supporter à côté des nombreux défis à relever par un Etat sous-développé et agir en conséquence à la hauteur de la responsabilité.

Mais, les autorités restent évasives sur la rigueur nécessaire au management du secteur. Il n’y a aucun contrôle. Pourtant, entre les solutions préconisées et leur application bâclée, la réalité évidente des échecs est très visible et il n’y a personne pour alerter sur les imperfections. Chaque fois, il faut arriver aux blocages, soit par des grèves contraignantes ou par un constat unanime de la profondeur du mal, le dépit pour réagir souvent dans la précipitation. La conséquence est que les remèdes appliqués ne sont pas ceux qu’il faut pour soigner le mal. On procède par des colmatages pour calmer la tempête avant la prochaine bourrasque. Les autorités étatiques ne s’indignent pas, ni n’interrogent  sur le désastre comme le triste sort réservé au Paqeeb qui n’a eu ni un début et qui certainement n’aura pas une fin. Les projets naissent et disparaissent sans suite.

Imaginer le manque de réaction pour exiger des comptes dans le suivi/évaluation d’engagements non réalisés tout en étant persuadé que les fonds alloués aux collectivités locales pour le compte des écoles ne sont pas reversés, continuer de proclamer la gratuité, préférant le dénuement qu’au rappel à l’ordre de ceux en faute, ce sont là les preuves de la légèreté du contrôle qui entrainent la dégradation des résultats aux examens comme la catastrophe historique d’échec des élèves en 2015 où beaucoup d’écoles dans la seule région de Kaffrine n’ont pas obtenu d’admis au Cfee.

Pourtant, la foi de l’Etat en la mission reste constante et son discours conciliant prouve beaucoup sa peine devant les crises insolubles de l’école. Par obligation morale, il va à des négociations difficiles pour trouver des règlements durables. Cependant, il peine à assumer dignement l’impossibilité de répondre favorablement à toutes les sollicitations. Souvent, il consent dans la douleur certaines doléances. C’est le relèvement tout récent, le 24/01/2018, de l’indemnité de logement des enseignants à hauteur de 12 milliards, alors qu’il avait presque juré de ne pas toucher au régime général des indemnités toutes confondues avant de procéder à des équilibrages pour lever les discriminations. Malheureusement, du bord des syndicats, la ténacité est sans limite et la renonciation à certaines revendications, malgré leur véracité, pour aboutir à des accords dynamiques dans l’intérêt de tous n’est pas à l’ordre du jour. Mais, il le faut, par pitié aux parents qui investissent sur leurs enfants, par respect au droit de ces derniers à l’éducation et par devoir de compréhension d’un Etat confronté à des défis.

Adresser une demande au maire
Pourquoi, avec tant de volonté affichée par les autorités politiques, l’école n’arrive-t-elle pas à sortir de l’ornière malgré les investissements en croissance régulière ?  Une chose reste vraie, l’argent ne va pas au bon endroit, les réformes et les projets mal conçus ne sont jamais évalués correctement. Ce sont des constructions de classes incontrôlées : 5 classes à la place de 7 souvent mal bâties à cause des ententes et de la sous-traitance. Nous savons aussi que beaucoup d’Iden ne reversaient pas entièrement les crédits reçus au profit des écoles comme c’est le cas présentement avec certaines municipalités, de même que plusieurs Ape. Une bonne part des budgets est réservée aux rencontres  des acteurs techniques et financiers souvent en réunions, en séminaires ou au renouvellement de leurs désidératas sans aucune incidence sur la réalité. Il faut se réunir en catimini, se caresser dans le sens des volontés mutuelles, plutôt que d’avouer les carences. A la fin, les conclusions sont rangées dans les tiroirs, loin des décideurs politiques bernés par les beaux discours trompeurs et à l’insu des enseignants ignorés. C’est le lieu de s’interroger sur le rôle des représentants des partenaires financiers qui descendent sur le terrain auprès des exécutants (pendant la revue du Pedef) pour vérifier ou pour évaluer l’impact des activités. Ils renouvèlent les financements alors que les résultats demeurent mitigés. Pourquoi alors les financements continuent-ils de plus belle et les évaluateurs nationaux des projets, complices aussi, ne déplorent rien ?

Pourquoi, pendant les revues des projets déroulés dans les écoles, l’avis des directeurs n’est pas recueilli ou publié ? On a toujours avoué que le système repose sur leurs frêles épaules. Ils sont laissés en rade. Les autorités politiques ne peuvent pas mesurer la portée de leur contribution, alors que leurs supérieurs hiérarchiques dévaluent leurs compétences. De tous ceux qu’on désigne par le terme de directeur, il n’y a que celui qui dirige une école qui ne dispose pas d’un minimum pour faire fonctionner son administration. Pour obtenir une barre de craie, un stylo, un registre ou du papier, le directeur d’école doit auparavant adresser une demande au maire, à l’Ief ou aux parents d’élèves que rien ne contraint à accéder à sa demande, alors que le besoin presse. Il n’y a rien dans les écoles. C’est dans cette ambiance de dénuement absolu que les directeurs dirigent les écoles tout en étant chargés de produire des résultats. Cette exclusion participe à obstruer la vérité.

Ces pratiques posent le problème de l’inefficacité du pilotage du système par les principaux responsables dont les agissements coupables ne permettent pas d’alerter sur les défaillances devenues flagrantes et nombreuses. L’impression est que les têtes pensantes refusent de pointer le doigt sur les racines du mal pour aider l’Etat à s’ajuster. Une situation due certainement aux imperfections d’une administration qui se cherche, qui semble achever la perfection de son système et qui ne s’offre pas des perspectives de renouveau.

Tout compte fait, le mal est évident, mais l’Etat a le devoir de continuer à dialoguer, à proposer des voies de sortie de crise et à trouver les stratégies justes, cohérentes et concrètes de leur réalisation. Beaucoup d’argent sera certes dépensé. Cependant, il devra se débarrasser de cet aveuglement inconcevable qui semble l’habiter. Il ne sent jamais les échecs venir, malgré l’importance des ressources financières avérées et humaines supposées qui l’entourent et qui animent le secteur. Voilà pourquoi les attentes ne sont jamais satisfaites…

Les syndicalistes doivent prendre en compte ce paramètre, faire preuve de compréhension, d’autant que, malgré le non-respect des engagements, le souci pour régler les problèmes est réel et se mesure aux gros efforts budgétaires en croissance soutenue.

* Les intertitres sont de la rédaction

Par Amadou Sy

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