mercredi , 21 juin 2017
Entretien avec le Pr Iba Der Thiam sur le projet « Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours »

Entretien avec le Pr Iba Der Thiam sur le projet « Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours »

Le projet ‘’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours’’ (HGS) bute sur des difficultés financières. C’est ce qu’annonce son coordonnateur. Dans cet entretien, le Professeur Iba Der Thiam parle aussi des ressources humaines, de la méthodologie, de la portée du projet, etc. Il ambitionne, avec son équipe, de finir les travaux en 2018 ou 2019. Ledit projet comprendra 25 volumes, dont chacun fera entre 500 et 800 pages.

Quel est l’intérêt d’écrire ‘’l’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours’’?

Vous savez, un peuple sans histoire est un bateau sans gouvernail, livré à la furie des flots dans une mer complètement démontée. Tous les peuples du monde s’intéressent à leur passé. Sans ce dernier, ils ne peuvent pas comprendre leur présent et ne pourront jamais envisager l’avenir avec certitude et sérénité. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Qui ont été nos ancêtres ? Qu’ont-ils apporté au Patrimoine de l’Universel ? Quel rôle ont-ils joué dans la construction du Sénégal, de l’Afrique et du monde ? Combien de Sénégalais connaissent Soukeyna Konaré, Anta Gaye, Lamine Senghor, Ndatté Yalla ? En un mot, il y a, là, autant de questions, dont chacune mérite une réponse précise à laquelle ‘’l’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours’’ va, enfin, apporter des réponses.

Que gagne le pays dans ce projet ?  

Combien de Sénégalais savent que les réalisations du génie humain sont attestées dans notre espace sénégambien,  depuis 350 000 ans ? Combien savent que la Sénégambie n’a jamais été un désert scientifique ? Et nos ancêtres ont inventé, créé, donné naissance à des institutions. Ils ont organisé la vie sociale, formé des gouvernements, des assemblées, élaboré des codes éthiques, moraux, politiques, relationnels, commerciaux, etc. Si tout cela n’intéresse que certains, pour d’autres, ils sont la condition sine qua non de notre développement, y compris la garantie de notre accès à l’émergence, en tant que pays connu et respecté.

Quelles sont les réalisations (travaux) que vous avez concrétisées, depuis la mise en place de ce projet ?

Ce projet date de décembre 2013. Depuis, beaucoup de chemins ont été parcourus. Nous avons eu un partenariat avec le CODESRIA, label, par excellence, de crédibilité scientifique et avec le Forum Civil. Opérant selon une approche inclusive et participative, nous avons pris contact avec toutes les communautés culturelles, les confréries, les associations de traditionnistes, l’Université Cheikh Anta DIOP (Ucad : Ndlr). Il s’y ajoute toutes les autres universités du pays et la Sénégambie, la présidence de la République, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, celui de la Culture et de la communication, la mairie de Dakar, qui bénéficie d’une longue tradition de mécénat, la Faculté des Lettres et sciences humaines de  l’Ucad, la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (Fastef)…

Avez-vous réalisé des chantiers dans le cadre de ce travail ?

Nous en avons réalisé. Déjà, nous avons tenu deux grands séminaires, l’un de planification et de programmation, l’autre, de méthodologie. Aussi, nous avons mis sur pied 9 (neuf) Commissions techniques, installé des groupes de travail, adopté un découpage chronologique qui couvre les 350 000 ans, élaboré un organigramme opérationnel, avec un Comité de pilotage, un Coordonnateur Général, un Collège des Grands Témoins, plusieurs conseils scientifiques,  une Commission Communication, ainsi qu’un Site Web. Nous disposons d’un siège et nos activités se déroulent régulièrement chaque semaine, chaque quinzaine, chaque mois.

Les universitaires sénégalais établis à l’étranger sont-ils impliqués dans ce projet ?   

Effectivement, nous sommes en contact avec les Sénégalais de l’extérieur les plus connus. Il s’agit de Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Mohamed Mbodji, Ousmane Oumar Kane, Cheikh Anta Babou, Ibrahima Seck, etc. Ils sont tous aux Etats-Unis. Aussi, il y a Amadou Ba, Patrick Dramé, du Canada, des chercheurs sénégalais en France, Europe. Et nous avons lancé un appel à tous ceux, dont les travaux de Thèse, de DEA et de mémoires de maîtrise ont porté sur le Sénégal, dans tous les domaines d’activités (Histoire, Lettres, Art, Culture, Science, Economie, Philosophie, etc.). A l’heure actuelle, ils sont près de 600. Nous sommes confiants et sereins. Et nous constituons une équipe soudée, cohérente, engagée et déterminée.

Avez-vous une date précise pour finir vos travaux ?

Nous aurions souhaité terminer ce travail, au plus tard, en 2018 ou 2019 (…). Dieu Seul maîtrise le temps. Si nous ne terminons pas à cette date, nos cadets poursuivront le travail. ‘’L’Histoire Générale du Sénégal’’ comprendra 25 volumes, dont chacun fera entre 500 et 800 pages, avec une riche illustration. Elle permettra à la jeunesse, de découvrir les richesses culturelles de chaque terroir, de chaque culture, identité. Et je signale que l’Histoire nationale de la France d’Ernest Lavisse compte 28 volumes. Dans notre travail, toutes les langues, de même que les religions, sont prises en compte. Aucune activité du savoir ne sera négligée.

Y-a-t-il des contraintes auxquelles vous faites face dans ce chantier?

Tout naturellement, la mobilisation de près de 600 chercheurs, l’exploitation de plus de 464 Thèses, DEA et Mémoires de Maîtrise, au plan du contenu, le coût financier des contributions scientifiques, la reproduction de milliers de documents, tout cela coûte très cher. Donc, le travail n’est pas du tout aisé. Le ministère de la Culture a accepté d’éditer et de publier les 25 ouvrages. Nous disons que c’est un apport considérable. Il faut le féliciter très chaleureusement de ce geste hautement patriotique. Des difficultés essentielles concernent, surtout, les moyens financiers, car les rédacteurs doivent être rémunérés.

Economiquement, avez-vous les moyens de vos ambitions dans le cadre de ces travaux ?

Non, à l’heure actuelle, nous n’avons pas encore tous les moyens de nos ambitions. Mais le peuple sénégalais les a. Il compte suffisamment de patriotes prêts à faire le sacrifice de nous aider, à travers les ministères, les mairies, les Fondations, les Entreprises, les Sociétés privées, les Ong, etc. Déjà, la Sonatel, la mairie de Dakar, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche… nous ont attribué des subventions symboliques.

Présentement, nous attendons l’aide de l’Assemblée nationale, du Conseil économique, social et environnemental (CESE), du Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT), etc. En France, le gouvernement a financé les travaux de la Commission qui a élaboré l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. Cette dernière a donné à ce pays son âme, son unité, sa cohésion, sa solidarité et sa belle réputation dans le monde. Alors, je dis que nous avons besoin d’être aidés pour rassembler le maximum de fonds, confiés au CODESRIA, sous le contrôle du Forum Civil. Nous ne toucherons pas à l’argent. Et le Professeur Mamadou Fall vient de faire un beau geste en nous accordant les droits d’auteur de sa Thèse d’Etat. Pour ma part, j’ai décidé de renoncer à toute rémunération, comme je le fais pour les enseignements que je dispense depuis 16 ans que je suis à la retraite.

Comment faites-vous pour surmonter tous ces obstacles ?

Nous surmontons les difficultés avec la foi en Dieu et en notre peuple.

A votre avis, pourquoi le Sénégal a-t-il attendu aujourd’hui pour s’engager dans cette voie d’écrire son histoire ?

Ce fut une grave erreur. On aurait dû commencer dès 1962. La France avait lancé son projet l’Histoire nationale dès 1924. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Dès que le Président Macky Sall a été informé du projet, il l’a officiellement soutenu. Il en a parlé lors du Conseil des ministres du 26 décembre 2013. Il a financé notre premier séminaire. Ce sont là donc des actes de haute portée. A l’heure actuelle, le patronat se prépare à entrer en scène. De ce point de vue, il y a de l’espoir. Lorsque ce Projet sera terminé, le Sénégal sera une grande nation, connue et reconnue. Présentement, quelques pays africains ont décidé d’adopter le modèle sénégalais, de se lancer dans l’écriture de leur histoire générale. Tout ceci pour dire que nous avons déjà gagné la première manche de la bataille.

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