jeudi , 22 juin 2017
La profession enseignante au Sénégal : les raisons de la déchéance d’un métier jadis noble

La profession enseignante au Sénégal : les raisons de la déchéance d’un métier jadis noble

A l’issue de quelques recherches sur l’enseignement au Sénégal, nous nous sommes rendu compte que le métier d’enseignant, aujourd’hui considéré comme une fonction de dernier plan, démythifié, banalisé et dévalorisé, était jadis au Sénégal le métier le plus prestigieux qui n’était pas dévolu à  n’importe qui. L’enseignant était un fonctionnaire respecté et adulé. Il appartenait à  un corps d’élite dont les membres étaient triés sur le volet à  l’issue de concours sélectifs, puis rigoureusement formés pendant plusieurs années. Et malgré le faible niveau de rémunération, avec presque pas d’indemnités, l’enseignant était toutefois motivé par un statut social inégalé.

Il l’était aussi et surtout par la fierté d’appartenir à  ce corps plus que séduisant. Détenteur du monopole du savoir, l’enseignant était un homme d’une extrême sévérité et d’une rigueur sans faille. Sa forte personnalité faisait de lui l’incarnation de l’autorité publique, le défenseur des institutions de la République. A ce titre, il était mythifié, craint et institutionnalisé. On voyait en lui le parent d’élève, le citoyen modèle, le gendarme, le juge, le chef religieux, le ministre, le président de la République. L’enseignant, c’était la somme de tout. Etant tout, il devait transmettre un peu des qualités de tout le monde à  l’élève. Son rôle ne se limitait donc pas, comme aujourd’hui, à  transmettre des connaissances, mais à  forger un homme, une personnalité. Il était à  la société ce que l’ouvrier est à  l’usine. Autant le travail de l’ouvrier est de fabriquer des produits tels que voulu par l’ingénieur de conception, autant l’enseignant devait «façonner» l’élève, le former à  devenir un type d’homme tel que l’avait voulu la société. De «l’école-atelier» de ce «prototype» d’enseignant, avaient été «fabriqués» des hommes de valeur aux qualités exceptionnelles à  tous les niveaux d’appréciation. Des hommes bien éduqués, disciplinés et bien formés qui ont participé à  la construction de la nation sénégalaise, le Sénégal, un pays paisible et hospitalier où la cohésion sociale et la tolérance ont rendu improbables les guerres civiles et tribales. De nos jours, cette noble et sacerdotale profession est si dépréciée qu’elle n’enchante personne. Aucun élève n’ambitionne de devenir enseignant et rares sont des enseignants qui souhaitent que leurs enfants deviennent comme eux. La raison souvent invoquée est que ce métier, très épuisant, expose à  la pauvreté économique permanente, à  la précarité. Nous avons été touchés par le témoignage de ce professeur d’Anglais, M. Abdou Aziz Edor (nom d’emprunt), qui dit avoir été meurtri le jour où sa sœur aînée lui a jeté à  la figure ces mots : «Quand on a la maîtrise, on doit tout faire sauf l’enseignement (…). Choisir d’être enseignant, c’est opter pour la misère à  vie… C’est déshonorant… Personne ne pourrait compter sur toi.» Désireux du métier depuis sa tendre enfance, Aziz dit s’être rendu aujourd’hui à  l’évidence quand, après dix ans de service, il n’a avancé qu’une seule fois (à  l’échelon) et n’a comme seul bien valable qu’une petite parcelle de 150 m², au moment où son jeune frère, titulaire seulement du Cfee, devenu soldat, a construit et meublé, en peu de temps, sa propre maison et acheté une voiture. Cela depuis son retour d’une mission de maintien de la paix au Darfour. Et pourtant, son salaire de Pes 2/2 faisait trois fois plus que celui de son frère militaire. Mais ce dernier semble être beaucoup mieux à  l’abri des ennuis financiers et socialement plus respecté. Pour expliquer ce paradoxe, le jeune «prof» pense que, contrairement à  son frère soldat, lui n’a pour seul revenu que le salaire qu’il ne «touche» qu’à  la fin de chaque mois, et seulement à  la fin du mois. «Oui, l’enseignant, c’est la fin du mois», se désole-t-il.
Nous trouvons qu’il n’a pas tout à  fait tort. Le constat est amer, mais c’est la pure vérité. L’enseignant est effectivement l’un des rares agents de la Fonction publique qui perçoivent dès le premier jour de virement des salaires. Il dépend du salaire comme le poisson dépend de l’eau. Et cette dépendance vitale du salaire mensuel est liée à  la quasi-impossibilité pour lui d’économiser. Dans un pays où le coefficient de dépendance est à  quelque 86,9 personnes inactives pour 100 personnes actives, arriver à  garder de l’argent ne peut relever que de l’égoïsme et du manque de solidarité à  l’endroit des personnes démunies. Or, l’enseignant étant en contact direct avec cette couche de la société, il va de soi qu’il soit constamment sollicité. Le benjamin de la famille Edor, Fadel, étudiant en 1ère année de Droit, lui, ne souhaite pas devenir enseignant pour la raison qu’au-delà  des misères de son frère aîné qui ne cesse de se plaindre de son statut, de sa condition de vie et surtout de sa situation financière, il dit avoir été pris de pitié pour un ancien professeur de collège, surnommé «doyen» qui, bien qu’il soit à  la retraite, continue de faire du «xaarmat» (mercenariat dans les écoles privées). Et pourtant, ce vieux avait tout donné à  l’enseignement, mais l’enseignement ne lui a presque rien donné. Le jeune Fadel ne rêve cependant que de devenir magistrat, policier, douanier ou militaire. Sa raison est que «quand on est magistrat, policier, militaire ou douanier, non seulement on est craint et respecté, mais on est à  l’abri du besoin», argue-t-il. A partir de là , nous comprenons qu’en vérité, ce qui fonde la noblesse d’un métier au Sénégal d’aujourd’hui, c’est moins la qualité du service rendu qu’aux avantages pécuniaires et statutaires qu’il procure à  celui qui l’exerce. Si la magistrature, par exemple, est considérée comme un métier noble et prestigieux, ce n’est pas pour la justice que le magistrat rend, mais pour les nombreux avantages inhérents à  la profession : le statut social, mais surtout la rémunération (indemnité de logement de 400 mille F Cfa/mois, indemnité de judicature de 400 mille à  800 mille F Cfa/mois, etc.). De même, ce qui fait de la police un métier noble, ce n’est pas pour la sécurité que le policier assure au quotidien, mais pour l’uniforme qu’il enfile, l’arme qu’il porte, et pour bien d’autres privilèges liés au métier de flic. Mais si on retire au policier ces avantages, même avec un salaire raisonnable, il n’est pas évident qu’il soit disposé, par patriotisme, à  assurer la sécurité des populations comme il faut.
Partant de ces observations, il apparaît incontestablement que le rejet du métier de l’enseignement n’est pas uniquement lié à  la faiblesse de la rémunération, mais plutôt à  la confiscation des avantages statutaires qui fondaient la noblesse de la profession. Ainsi, après avoir été destitué de son piédestal par les pouvoirs publics et dépossédé de son monopole du savoir par les Ntic de même qu’avec le développement des médias, l’enseignant a été totalement confisqué de tout ce qui faisait jadis la splendeur de sa profession (l’extrême sévérité, le forte personnalité, la crainte, l’estime de la société, etc.) par les textes de législation scolaire, inspirés des Chartes et Conventions internationales. On a inculqué à  l’élève qu’il a des droits et qu’il peut avoir raison sur son maître. Ce n’est pas du tout vrai ! L’élève au Sénégal comme dans toute bonne société africaine, attachée aux valeurs ancestrales, ne peut et ne doit, en aucune façon, avoir raison sur son maître. Simplement, parce que l’enfant, dans les sociétés traditionnelles africaines, n’avait jamais raison sur ses supérieurs, à  plus forte raison sur ses «maîtres». Il était «contraint» à  la soumission sous peine d’être frappé par la malédiction. Aujourd’hui plus que jamais, il devrait en être pareillement à  l’école. L’élève, c’est l’apprentissage dans la soumission et la contrainte. Contraint par le maître à  se soumettre non à  lui par la terreur, mais aux conditions d’apprentissage et au respect des règles établies par la société. L’élève ne devrait donc se prévaloir, à  l’école, que du seul droit fondamental d’y recevoir une éducation de qualité susceptible de le rendre sain physiquement et mentalement, de développer sa personnalité par la prise de conscience de ses responsabilités, de son rôle dans l’édification d’une société paisible, orientée vers le travail et le progrès. Dans les textes de législation scolaire, il est mentionné que les châtiments corporels sont interdits à  l’école élémentaire. C’est une catastrophe ! Les châtiments corporels ne devraient pas être considérés comme des actes de brutalité de la catégorie des violences faites aux enfants énumérées par la Convention des Nations unies relative aux droits de l’Enfant (article 19-1). Les châtiments corporels sont une nécessité pour une éducation de qualité au Sénégal. Sur la question, nous nous inscrivons en faux contre ces textes et optons pour une position fermement «anti-Rousseauiste», car convaincus qu’il ne peut y avoir très sincèrement une bonne éducation sans sévérité. Et la sévérité qu’il ne faut pas confondre avec la méchanceté n’a de sens que si elle s’accompagne de la punition, y compris les châtiments corporels. C’est scientifiquement infondé de penser que ces pratiques sont à  l’origine de la déperdition scolaire et de la violence que l’on observe chez les jeunes d’aujourd’hui. Bien au contraire, la méchanceté que l’on observe aujourd’hui dans les comportements des jeunes et adultes de ce pays est la conséquence directe d’une éducation sans punition, donc ridicule. Une éducation sérieuse se fait avec la «cravache», que ce soit dans les familles ou à  l’école, car le côté animal de l’enfant commande qu’on le contraigne quelquefois. Une éducation sans contrainte relève du laisser-aller. En Afrique comme dans la Grèce antique, l’éducation de l’enfant allait de pair avec la punition qu’il faut, encore une fois distinguer de la brutalité qui consiste à  punir pour assouvir une colère en usant de la force. Donc pas d’illusions à  se faire, si nous voulons avoir une jeunesse saine, moralement et mentalement, docile, travailleuse et respectueuse des lois et règlements du pays, il est nécessaire de rendre à  César (l’enseignant) ce qui lui appartient : la chicotte. L’indiscipline caractérisée des élèves d’aujourd’hui et la baisse spectaculaire du niveau général dans l’enseignement sont, pour une grande partie, la conséquence de l’interdiction des châtiments à  l’école et de la démythification de l’enseignant. L’école étant la société en miniature, sa malédiction est aussi celle de la société. Le métier d’enseignant sombre dans la déchéance, l’école décrépite et la société sénégalaise se désagrège. Et dans une indifférence générale, notre Sénégal, abandonné à  lui-même, telle une pirogue à  la dérive, s’oriente tout droit vers un avenir infernal. La responsabilité de cette situation, en dehors des facteurs purement structurels, incombe aux régimes précédents, à  travers notamment l’initiation, dans les années 1990, d’un mode de recrutement d’enseignants appelés «volontaires» et «vacataires» de l’éducation. Ces enseignants, recrutés et envoyés dans les classes sans compétences ni outils pédagogiques ont été livrés à  eux-mêmes sans formation initiale valable. Pis est que l’idée de départ qui consistait à  recruter sur la base de critères précis avait été par la suite dévoyée pour devenir un moyen de caser une clientèle politique et des proches. Ainsi, les recrutements s’effectuaient, le plus souvent, sans critères objectifs. Pour devenir volontaire ou vacataire, il suffisait d’être pistonné ou de verser une forte somme d’argent aux «agents recruteurs» (certains Ia et Iden, des «politiciens» et autres). Ces gens-là  sont des criminels qui doivent reconnaître leur responsabilité dans la décrépitude du système éducatif et la baisse du niveau des élèves. Ils doivent faire leur mea culpa en demandant pardon à  la communauté éducative et, par extension, à  la société tout entière. La situation avait atteint son plus haut degré de pourriture après l’institution du «quota sécuritaire» au moyen duquel avaient été injectés dans l’élémentaire ce que d’aucuns appellent aujourd’hui les «intrus du système», c’est-à -dire des individus qui ne présentaient aucun profil qui les prédisposait au métier d’enseignant (maçons, mécaniciens, vigiles, militaires libérés, femmes au foyer, etc.). Et cela, au détriment des élèves et étudiants qui demandaient à  aller enseigner. A partir de ce moment, puisque le Bfem était le seul ticket d’accès à  l’enseignement primaire, d’anciens «élèves» ayant quitté l’école en classe de CE2 étaient allés «chercher» le fameux parchemin et, par le soutien des «politiciens», ils se sont retrouvés dans les salles de classe. Et avec les acquis syndicaux, ces «intrus» bénéficient presque des mêmes avantages qu’un Professeur de l’enseignement secondaire (Pes), titulaire d’un «Bac+6». Cela a constitué, sans nul doute, et constitue encore un facteur important de la désaffectation du système par des enseignants bien formés et expérimentés qui, déconcertés, préfèrent se «recycler» dans des métiers considérés comme beaucoup plus respectables et mieux rémunérés (administration, Ong, journalisme, etc.). Et pour bien d’autres enseignants craie en main, le métier ne sert que de tremplin en attendant de trouver mieux.

Moustapha CAMARA 
Professeur d’histoire et de géographie

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