vendredi , 21 juillet 2017
DIFFICULTES DE L’ECOLE SENEGALAISE : Dialogue avec ma mère, enseignante de l’éducation nationale depuis 34 ans

DIFFICULTES DE L’ECOLE SENEGALAISE : Dialogue avec ma mère, enseignante de l’éducation nationale depuis 34 ans

L’école sénégalaise encourt pléthore de reproches, en particulier le niveau des élèves et la qualité de l’enseignement qui se dégraderaient d’année en année, malgré les multiples plans, assises, colloques, symposiums et autres séminaires sur l’éducation, ainsi que des milliards alloués à celle-ci, au cours des dernières décennies.
Cette semaine est la dernière que ma mère, professeur de français au collège, passe devant ses élèves, au bout de 34 années de bons et loyaux services à l’éducation nationale. Aussi, ce papier prend-il comme prétexte, non sans émotion, cette page qui se ferme pour elle, mais est-il une opportunité de dialoguer avec cette professionnelle de l’éducation qui a consacré sa vie à transmettre le savoir, sur le regard qu’elle porte sur l’école sénégalaise d’aujourd’hui et sur sa conception de l’école en général.
PCSJ – Quels sont selon vous, les problèmes de l’école sénégalaise  et quel regard portez-vous sur elle?
Mme Sakho Jimbira – Cette question mérite d’être abordée avec beaucoup d’humilité et de lucidité car, bien malin celui qui prétendrait en détenir toutes les réponses. Des milliers de colonnes de journaux ne suffiraient sans doute pas, à en avoir une vue globale. En revanche, en jetant un regard rétrospectif sur ma carrière, je peux modestement pointer quelques éléments tirés de l’expérience de terrain. Il est vrai, beaucoup l’ont dit, la qualité de la formation des enseignants a indéniablement baissé au cours  des décennies. Celle que ma génération a eu la chance de recevoir au CFPS de Thiès et à l’Ecole Normale Supérieure, sans tomber dans une nostalgie déplacée, n’est sans commune mesure comparable à celle d’aujourd’hui. En plus d’avoir reçu une formation d’une grande qualité, nos professeurs étaient reconnus pour l’excellence de leurs approches pédagogiques, pour leur rigueur et leur professionnalisme. Bien entendu, les problèmes de l’école ne sauraient être restreints à la formation des professeurs ; sans doute doit-on également prendre en compte d’autres facteurs que beaucoup ont déjà pointés, comme la politisation accrue du corps enseignant et des syndicats, les tâtonnements des gouvernements successifs dans la définition des politiques éducatives, la démotivation des enseignants due au non-respect des engagements de l’Etat, la violence, l’outillage inadapté, etc.
Toutefois, plus fondamentalement, il me semble qu’au-delà de toutes ces failles qu’il ne faut pas ignorer, se pose au point de vue historique, la question du modèle scolaire que nous avons voulu mettre en place. A-t-il été suffisamment réfléchi et pensé pour prendre en compte nos réalités, nos cultures, nos croyances et nos valeurs ; je n’en suis pas tout à fait convaincue. Le modèle que nous avons mis en place, nous a hélas été légué par les français, au sortir de la colonisation. Sans doute porte-t-il des vertus qu’il serait difficile de remettre en question, mais jamais nous n’avons questionné en profondeur ce modèle, en particulier dans ce qu’il a eu comme « effets secondaires » pour employer un terme médical, sur  notre système d’éducation. Il faut rappeler que ce modèle, avait été avant tout pensé, en particulier sous la 3ème république en France, pour être intégrationniste, assimilationniste et antireligieux.  Comme l’histoire le montre, le « copier-coller » systématique que nous faisons encore aujourd’hui, en particulier vis-à-vis de la France, date de longtemps et nous avons hérité des lignes directrices de cette école, qui ambitionne d’éliminer tous les particularismes culturels, religieux, linguistiques…, et qui vise à les fondre dans un idéal républicain qui ne prend pas en compte des pans entiers de notre identité. Il ne s’agit pas de dénigrer gratuitement ce système, mais il me semble qu’il y a là une étape cruciale que nous avons manquée et qui aurait pu contribuer à la consolidation de notre modèle éducatif. Pour rappel, nous avions des systèmes d’enseignement traditionnels qui préparaient l’individu à la bonne vie en société. Tout le monde a entendu parler de l’université fondée par Khali Amar Fall à Pire, et bien avant lui dans le Fouta ou encore les systèmes d’éducation chez les Diolas, etc. Aussi, n’étions-nous pas dépourvus de modèles dont nous pouvions également tirer profit. Quand je songe qu’aujourd’hui, il est impensable au Sénégal, dans un pays composé à 99,9% de musulmans et de chrétiens, d’enseigner les bases de nos religions à l’école publique, cela dénote un problème d’identité quasi schizophrénique que nous avons avec nous-mêmes. Pourtant encore aujourd’hui, en Alsace et en Lorraine, des cours de religion sont dispensés aux élèves dont les parents souhaitent que leurs enfants reçoivent ce type d’éducation. Il faut convenir que sur cette question, nous demeurons plus royalistes que le roi ! Toutefois, à l’heure où la religion est dénaturée, engendrant moult violences, à l’heure où  nos rues grouillent d’enfants désœuvrés exploités par des pseudo maîtres coraniques véreux, il s’agirait là d’une solution à étudier. Mais je crains que ce ne soit pas pour demain la veille, que nos intellectuels occidentalisés et nos politiciens, auront le courage d’examiner la pertinence d’une telle solution.
PCSJ – Pourtant malgré ses failles, le système fonctionne relativement bien.
Mme Sakho Jimbira – Je reprécise que je ne mets pas en cause les vertus de ce système, qu’au demeurant j’ai servi pendant 34 ans. Toutefois cela ne saurait nous pousser à fermer les yeux sur ses failles. En réalité, son but initial était de faire en sorte que l’école intègre l’individu dans la société.
PCSJ – C’est plutôt là, une vision rousseauiste et Kantienne de l’école dans la mesure où Rousseau pense l’éducation comme une relation privilégiée entre un maître, envisagé davantage comme un guide que comme autorité, et un élève, alors que Kant tout comme  Durkheim, prônent une éducation collective. Pour ces derniers, l’école constitue un groupe moral (Durkheim parle d’une « petite société ») qui intègre l’individu dans le monde social. 
Mme Sakho Jimbira – C’est tout à fait cette vision qui a été à la base de l’école française républicaine et que nous avons héritée. Sur les principes il n’y a pas beaucoup à redire car les intentions sont bonnes. Toutefois, force est de reconnaitre que sous nos cieux, et c’est là ma plus grande tristesse, beaucoup d’enfants sont laissés sur le bas-côté. Alors que l’école était le lieu de socialisation et d’intégration par excellence, aujourd’hui elle désocialise aussi, hélas.  Je peux pratiquement me souvenir encore des prénoms de chacun des élèves qui étaient dans ma première salle de classe, en 1984. Plus que de simples enseignants, nous étions des mères et de pères pour eux, conscients que l’enseignement est avant tout un sacerdoce. La réussite de chacun d’eux nous préoccupait au plus haut point et nous le vivions comme un échec personnel, si un seul élève était laissé au bord de la route. Je ne compte pas le nombre de fois, où je me suis engagée personnellement pour maintenir des élèves à l’école, parfois au prix de sacrifices énormes et cela, la quasi-totalité des enseignants de ma génération l’a vécu. Je ne dis pas que dans les jeunes générations de professeurs ce sentiment n’existe pas, toutefois la fatalité et la résignation font que les degrés d’implication ne sont pas les mêmes ; ceci hélas au détriment des élèves. Le plus affligeant, c’est que ce sont les plus démunis d’entre eux qui sont abandonnés par le système, alors que c’est à leur endroit que nous devions consacrer le plus d’énergie.
PCSJ – Les parents n’ont-ils pas une part de responsabilité ? Et n’y a-t-il pas une crise de l’autorité et un recul de la discipline ?
Mme Sakho Jimbira – Il est impensable de dédouaner les parents car beaucoup ont démissionné. Bien entendu il existe des contingences  socio comiques et conjoncturelles qui expliquent cela. Mais celles-ci ne sauraient tout expliquer. Comme je vous l’ai dit à l’entame de mon propos, il s’agit d’un problème global à l’image d’un puzzle, et l’erreur est d’appréhender les problèmes individuellement comme autant de pièces du puzzle, sans prendre du recul pour l’observer avec hauteur.
Tout est lié car la crise d’autorité et l’absence de discipline ne commence pas à l’école, mais d’abord au sein des familles. Il me semble que ceci tient pour beaucoup du fait que notre société a pris un virage important, dont nous ne nous sommes pas assez rendus compte. En effet, nous avons définitivement basculé dans un système ultra libéral dans lequel, désormais, l’individu prime sur le collectif. La pensée marchande, la soif d’accumulation, font qu’à mon avis, les jeunes sont devenus plus individualistes, plus centrés sur eux-mêmes. Nous ne pouvons hélas pas échapper à la marche du monde, ayant opté pour le modèle libéral, les mêmes causes produisent les mêmes effets chez eux et ici. Aussi, ne nous y trompons pas, alors qu’au paravent nous avions comme projet de former des individus qui se mettent au service de la communauté, aujourd’hui l’éducation n’échappe pas à l’individualisme, surtout à partir de l’enseignement secondaire, en offrant plus de chances à ceux qui ont les moyens. La meilleure preuve est qu’auparavant l’enseignement privé était réservé aux élèves les moins performants du système éducatif, la situation s’est renversée et l’enseignement privé jouit d’une réputation hautement plus élogieuse que le public, à mon grand désarroi.
PCSJ – S’il y avait quelque chose à retenir de ces 34 années, qu’elle serait-elle ?
Mme Sakho Jimbira – Ce ne serait pas un évènement particulier, mais des visages de collègues, certains n’étant plus de ce monde et d’autres encore vivants, aux côtés desquels je ressens un grand honneur et un privilège d’avoir servi toutes ces années durant. Comme eux, je l’ai fait avec abnégation, honnêteté et dignité et malgré tous les points noirs que j’ai évoqués, je vois dans la jeune génération des raisons d’espérer. Il y a dans cette génération des jeunes profondément attachés à leur métier, qui ont une haute opinion du métier d’enseignant et qui s’investissent pleinement. Nos prières et nos encouragements les accompagnent car, maintenant c’est à eux de prendre le relais. Ma grande satisfaction et ma fierté, c’est quand aujourd’hui je vois dans l’administration, dans la vie politique, dans les médias et dans bien d’autres secteurs, des hommes et des femmes que j’ai eu le bonheur de former. Je peux me rappeler de chacun de leurs visages et quand il m’arrive d’y songer, je rends grâce à Dieu de m’avoir donné le privilège de mettre ma vie au service des autres.
Dr. Papa Cheikh Saadbu Sakho Jimbira
• Directeur du département communication du Consortium pour la Recherche et Sociale (CRES)

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