vendredi , 1 juin 2018
CONTRIBUTION – La difficile question de la réforme de l’enseignement supérieur public sénégalais. Par Ibrahima BAO – Socio-anthropologue à l’UGB

CONTRIBUTION – La difficile question de la réforme de l’enseignement supérieur public sénégalais. Par Ibrahima BAO – Socio-anthropologue à l’UGB

Le système d’enseignement supérieur public sénégalais est caractérisé par une récurrence de crises dont la cause principale reste l’augmentation continue du nombre d’étudiants. Cette situation s’est traduite par une permanence de revendications portant sur le manque d’infrastructures et d’enseignants et le retard de l’Etat à verser les allocations des étudiants, à payer les salaires du Personnel d’Enseignement et de Recherche (PER) et du Personnel Administratif, Technique et de Service (PATS) et à tenir ses engagements par rapport aux accords conclus. De plus, l’Etat pour sauver sa face a tendance à afficher une impassibilité devant les revendications du monde universitaire, ce qui a parfois tendance à aggraver la situation. Enfin la société sénégalaise est de nos jours prise dans une tourmente de retournement de valeurs avec le gain financier rapide comme leitmotiv principal ayant tendance à déteindre négativement sur le système d’enseignement supérieur et plus globalement dans toute l’éducation nationale. Ce texte montre la difficile question de résolution des crises de l’enseignement supérieur public.
Mots clés : crises universitaires, Sénégal, mouvements étudiants, grève, gouvernement, crise des valeurs, réformes, revendications.

NB : Cet article est paru en octobre 2017 dans la revue sénégalaise de sociologie

Introduction

L’université est le dernier maillon dans le système éducatif où on suppose que l’étudiant en sortant doit être apte à entrer dans le marché du travail, qu’il est doté du capital culturel nécessaire pour participer à l’effort national de construction ou de développement du pays. Former « un citoyen averti, responsable, respectueux de la nation et capable de participer au développement de son pays» fut un précepte du gouvernement socialiste[[1]]url:#_ftn1 .

Pour le Sénégal, l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) a été créée en 1957 avec pour mission la formation d’un maximum de cadres sénégalais et étrangers. Au départ nommée université de Dakar où université voire tout simplement « cité[[2]]url:#_ftn2  », elle était jusqu’à l’ouverture de l’université Gaston Berger (UGB) en 1990, la seule accompagnée de l’école polytechnique de Thiès (EPT), de l’Ecole Nationale de l’Economie Appliquée (ENEA), de l’Ecole Nationale de l’Administration et de la Magistrature (ENAM) et de quelques écoles de formations professionnelles publiques. Lorsque le regard est porté sur la morphologie de l’UCAD, on se rend compte des besoins de l’Etat de l’époque au travers des facultés de médecine, de sciences, des sciences économiques et juridiques et de lettres et sciences humaines.

Jusqu’à la création des Centres Universitaires Régionaux (CUR) dans les années 2000, l’université publique était constituée de deux Pôles. D’une part l’UCAD qui catalysait tous les problèmes de l’université publique (insuffisance et exigüité des locaux, nombre pléthorique d’étudiants inscrits, taux d’échec élevé, etc.). De l’autre côté, l’UGB avec son numérus clausus constituant le centre d’excellence. Ne disait-on pas parfois que certains étudiants sont allés s’inscrire dans le privé voire, partis à l’extérieur parce qu’ils n’ont pas pu trouver de place à l’UGB ?

Mais, depuis les indépendances, le monde universitaire est confronté à des crises, qui vont parfois se sédimenter, se superposer. L’université est en difficulté, elle est déstabilisée parce que tous les ans une série de grèves se répète jusqu’à menacer l’année académique. Cette situation a provoqué une année blanche en 1988 et une année invalide en 1994. De même, deux étudiants sont morts par balle[[3]]url:#_ftn3 (l’un en 2000 et l’autre en 2014) et beaucoup d’autres ont été blessés et parfois gravement jusqu’à être évacués à l’étranger. Les causes de ces grèves ont un dénominateur commun : manque de matériel pédagogique, manque de locaux, retard de paiement des allocations d’études, non-respect des accords par le gouvernement, impassibilité du gouvernement face aux revendications des étudiants et enseignants, etc. Ces grèves provoquent le manque de respect du quantum horaire remettant en cause la validité des diplômes.

Ce texte est le produit de deux événements dans ma carrière universitaire. En premier lieu c’est le Recteur de l’UGB de l’époque, actuel ministre de l’enseignement supérieur (Pr Mary Teuw Niane) qui m’avait demandé de le remplacer auprès des étudiants de Mathématiques Appliquées aux Sciences Sociales (MASS) de l’UGB en juin 2011 pour animer une conférence sur les crises de l’université. Par la suite, ce même Recteur m’avait nommé conseiller chargé de la paix sociale en vue de mettre en place un conseil consultatif dans l’objectif de pacifier l’espace universitaire. Pendant deux ans, j’ai eu l’occasion de faire de l’observation participante sur les conflits à l’UGB en mettant à profit ma position de médiateur. Ce texte cherche à mettre en évidence la cruciale question de la résolution des crises universitaires à cause de la posture de l’Etat et de son impuissance à accompagner l’augmentation continue du nombre des nouveaux bacheliers. Cette difficile pacification de l’espace universitaire est renforcée par la crise des valeurs que traverse la société sénégalaise.

Ce texte est composé de cinq parties. Dans la première, l’analyse portera sur la crise de 1968. Dans la deuxième partie, il s’agira de la crise des années 80. En troisième lieu, seront mis en évidence les problèmes qui gangrènent l’université et qui sont devenus chroniques. En quatrième lieu, la question des réformes dans le champ universitaire sera analysée. Enfin, en cinquième lieu, nous évoquerons le fait que le monde universitaire est traversé par une profonde crise des valeurs.

La première crise : 1968

C’est une crise générale en Occident, une remise en cause du système capitaliste, où les revendications ouvrières, syndicales vont rejoindre les revendications étudiantes pour de plus grandes libertés. L’origine de la crise au Sénégal est controversée. Certains la considèrent comme un prolongement du mai 68 français. D’autres, comme Abdoulaye Bathily, considèrent que les origines sont proprement sénégalaises et sont indépendantes du mouvement français (Bathily 1992). En France, le mouvement est parti d’une manifestation contre la guerre du Vietnam à Nanterre pour ensuite se déplacer à la Sorbonne avant de se généraliser. Au Sénégal c’est la décision du gouvernement de réduire les mensualités des bourses d’études de 12 à 10 mois tout en diminuant fortement le montant alloué qui a été le phénomène déclencheur. Dans les deux pays, la grève allait par la suite se généraliser non seulement à l’ensemble du milieu universitaire mais aussi au monde du travail voire aux badauds.

L’université sénégalaise va être, pour la première fois de son existence, secouée, contestée. Le type de revendication des étudiants prouve à la fois que l’université a bien joué son rôle de productrice de matière grise, d’intellectuels capables de réfléchir sur le système social, politique, économique, mais prouve également que l’Etat de l’époque a été dans l’incapacité de gérer cette crise autrement que par la répression, comme l’a montré l’enrôlement des leaders étudiants dans l’armée provoquant même la mort de certains au front.

Après une négociation entre les syndicats des travailleurs et des étudiants et l’Etat, il y a eu une levée du mot d’ordre de grève et les cours reprennent.

Cette crise de 1968 montre à quel point le Sénégal et la France ont des rapports ténus. Certes, dans les revendications des étudiants il y avait au départ la contestation de la réforme sur le système des bourses, mais ce mouvement a aussi montré que les leaders étudiants opéraient un refus de l’orientation politique prise par le pouvoir en place, le rejet du système capitaliste international, la dénonciation du néocolonialisme. Les leaders étudiants sénégalais partageaient avec leurs homologues français les mêmes idéologies de l’extrême gauche. Au Sénégal, à part le courant panafricaniste représenté par Cheikh Anta Diop,[[4]]url:#_ftn4 mais largement minoritaire, la grande majorité des leaders étudiants avaient épousé les idéologies gauchistes importées d’Europe, d’Amérique latine et de Chine populaire.

Les leaders communistes sénégalais retrouvaient leurs homologues soviétiques, occidentaux, chinois et latino-américains dans le cadre de l’internationale communiste. Ceci a forcément joué dans la propagation des événements (Camara 2013). C’est la période au Sénégal du règne du parti unique (UPS-PS). Il existait une opposition, mais elle était clandestine car interdite. Le Parti Africain de l’Indépendance (PAI)[[5]]url:#_ftn5 d’obédience marxiste-léniniste dénommée à l’époque PAI clandestin a mené d’innombrables luttes contre le colonisateur d’abord et ensuite contre le pouvoir socialiste en place depuis l’éclatement de la fédération du Mali jusqu’à l’instauration du multipartisme dans un premier temps de façon limitée en 1974 sous Senghor et par la suite de manière intégrale par le président Abdou Diouf en 1981. Des indépendances a la réforme politique de 1974, les membres du PAI ont mené des luttes non seulement de manière clandestine, mais aussi par le biais des syndicats des travailleurs et étudiants dont ils étaient adhérents.
Cette crise de 1968 a non seulement montré les limites des capacités de l’université de Dakar d’absorber le flux des étudiants mais elle a aussi révélé la difficulté de l’Etat de l’époque à anticiper sur les réalisations universitaires pour faire face à l’augmentation du nombre d’étudiants. A partir de ce moment, le nombre d’étudiants ne cessa d’augmenter, source de tous les maux dont souffre l’université.

1968 révéla aussi que tout pouvoir politique en place doit compter avec le milieu universitaire qui est un lieu par excellence d’effervescence idéologique. L’université est la copie d’une facette de la société et le lieu de rencontre de différents milieux sociaux. L’intellectualisme qui y a vigueur permet la prise de conscience des inégalités sociales dont sont victimes les classes populaires. Elle constitue ainsi un terreau fertile pour la conscience révolutionnaire et l’expression des mécontentements sociaux. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’université est aussi un terrain de prédilection pour les partis politiques en compétition pour la prise ou la conservation du pouvoir. Les étudiants constituant les meilleurs candidats pour la relève et la pérennité des partis politiques.
A la fin des années 1970 un changement social s’est opéré dans le monde universitaire car les confréries religieuses et les associations de ressortissants y ont fait leur apparition. De nouveaux modèles de pensée venaient ainsi impacter sur le quotidien universitaire. Le monde étudiant n’est plus subdivisé seulement en fonction des réalités politiques mais aussi en fonction des appartenances religieuses et régionales. Cet éclatement du monde étudiant rend plus difficile la possibilité de trouver un sens unitaire à l’appartenance républicaine. L’université sénégalaise a tous les critères d’une société post industrielle sans appartenir à ce type de société. Pour Alain Touraine la société post industrielle est celle-là où le mouvement ouvrier ne constitue plus la centralité mais où on assiste à la naissance de nouveaux mouvements sociaux tels que le mouvement régionaliste, écologiste, féministe et le développement de la communication (Touraine 1969). Le monde étudiant sénégalais n’est plus structuré uniquement par les appartenances politiques avec une forte présence des idéologies gauchistes mais d’autres formes de revendications y apparaissent mettant en avant les appartenances régionales, religieuses, féministes, etc. La pensée scholastique et les idéologies politiques ne sont plus les seules références dans la formation de l’étudiant sénégalais, d’autres instances participent à sa structuration au sein même de l’espace universitaire.

Deuxième crise : Années 80

La crise des années 80 va à la fois révéler la réussite des ambitions du projet éducatif socialiste qui est de former des générations de jeunes diplômés, puisque plus de 400 étudiants vont obtenir une maîtrise soit en sciences économiques, soit en sciences juridiques, mais va également révéler l’inadéquation du rapport entre l’offre de formation et l’offre d’emploi, puisque ces maîtrisards vont se retrouver confrontés à la question du chômage. Pour éviter une crise sociale et absorber ce flux, l’Etat sénégalais avec l’aide des bailleurs de fonds a alors mis en place des programmes de financements de projets dans les domaines de la boulangerie, de la pêche, de l’import-export, du commerce de distribution, en considérant que le développement économique d’un pays tel que le Sénégal passerait plutôt par des petites unités de production de type Petites et Moyennes Entreprises (PME) et Petites et Moyennes Industries (PMI). Trois éléments majeurs expliquent l’échec de ces programmes de financement : le taux d’intérêt fixé à plus de 20 %, la non préparation de ces diplômés aux fonctions de gestionnaire et la non-maîtrise des principes et préceptes de base des métiers dans lesquels ils se lançaient.

N’était-il pas nécessaire, pour la réussite de ce programme, de former ces étudiants maîtrisards chômeurs à la gestion car on ne s’improvise pas gestionnaire mais aussi les initier aux rudiments des métiers artisanaux, commerciaux et de service qu’ils allaient embrasser car il n’y a d’apprentissage que pratique.
En s’inscrivant en facultés des sciences juridiques et économiques les étudiants avaient une visibilité très claire des métiers qui s’offraient à eux (avocat, notaire, huissier, magistrat, administrateur civil, manageur). Bien que ces métiers s’inscrivent dans la logique de leur formation, il n’en demeure pas moins que leur exercice nécessite un stage d’apprentissage. C’est encore plus cuisant lorsque le futur entrepreneur se lance dans une activité pour laquelle il n’a aucune notion de base en plus de son déficit en culture de gestion. C’est très complexe de s’embarquer dans un métier dont on ignore les préceptes et astuces les plus élémentaires.

Les systèmes d’expectation de ces maîtrisards étaient de toutes les façons déçus car l’exercice des métiers dans lesquels ils se lançaient ne faisait pas partie de leurs projets professionnels de départ. Mais les sommes d’argent que l’Etat leur avait proposé étaient difficilement refusables. Comme l’attestent les propos de ce maîtrisard en droit un peu farceur et qui affirmait tout haut : « 25 ans, 25 Millions » en référence à son âge (vingt-cinq ans) et les vingt-cinq millions que l’Etat leur avait alloué avec un autre collaborateur pour ouvrir une boulangerie. Ils allaient échouer quelques années plus tard.

Ce fut le début de l’installation de la rupture dans l’automaticité de la formation et de l’emploi. Le deuxième choc pétrolier n’y était pas pour rien en plus de la sécheresse récurrente et de la détérioration des termes de l’échange entraînant un déficit chronique de la balance des paiements. Le projet éducatif de l’Etat socialiste post indépendance va rapidement se trouver confronté à des éléments de pression qui vont venir alimenter les crises universitaires : la crise économique, les plans d’ajustement structurels, la sécheresse et ses conséquences économiques, la pression démographique qui va faire exploser le budget de l’éducation et faire peser sur les familles une part de plus en plus importante des charges d’enseignement.

Dès lors, les limites d’un modèle d’enseignement universitaire occidental vont apparaître. La production d’intellectuels grâce à un enseignement universitaire reconnu de qualité pour l’Afrique de l’Ouest, y compris par l’Occident, suffit-elle pour garantir le développement du Sénégal ? La part de l’enseignement supérieur technique est-elle suffisante pour former de futurs gestionnaires ? En effet, il s’agit aussi de garantir le développement économique par la création de PMI/ PME.

Cette crise des 400 maîtrisards chômeurs montre l’aberration de l’orientation du système d’enseignement mis en place après les indépendances. L’administration coloniale nous a légué des structures qu’on a continué à entretenir et à perpétuer sans tenir compte des paramètres du marché et de l’environnement économique et socio-culturel. Cette importation et conservation du modèle universitaire français se reflète jusqu’à la création d’Unités de Formation et de Recherche (UFR) et/ou de facultés des sciences humaines où n’existe aucun département de ces disciplines. Pour exemple, l’UFR des Lettres et Sciences Humaines de l’UGB avec quatre sections de langues (français, anglais, espagnol et LEA : Langues Etrangères Appliquées) et deux de sciences sociales (géographie et sociologie) mais pas une seule de sciences humaines.

Le Sénégal fait partie de ces pays soumis à toutes les urgences dont celles qui sont les plus cruciales comme l’alimentation, la santé et l’éducation et qui a un système d’enseignement qui n’en tient pas ou qui n’en a pas assez tenu compte.
C’est avec la création des CUR à la fin des années 2000 et l’ouverture de nouvelles UFR et facultés dans les anciennes universités (UGB et UCAD) que cette question va être traitée en termes d’offres publiques de formation. Pour exemple ; en ce qui concerne l’agriculture, commencent à se mettre en place des licences professionnelles ayant pour vocation de former des techniciens. Jusque-là les structures spécialisées ne formaient que des ingénieurs comme l’école des cadres ruraux de Bambey et l’ENSA de Thiès.

C’est dans cette logique que des UFR comme celles des Sciences agronomiques, des technologies alimentaires et de l’aquaculture, des sciences de la santé, des sciences de l’éducation, de la formation et du sport et de la Civilisation, des religions, des arts et de la communication sont créées à l’UGB à partir de l’année 2010.
Depuis la rentrée 2012 le système d’enseignement supérieur public s’est enrichi par la création d’Instituts Supérieurs d’Enseignements Professionnels (ISEP) d’abord à Thiès et par la suite dans d’autres villes du pays où on forme des techniciens en exploitations agricoles, dans les métiers du rail, en multimédia, en administration systèmes et réseaux informatiques, en management de produits touristiques, etc.

Chronicité des problèmes

Le problème crucial dont souffre l’université publique sénégalaise est la croissance continue du nombre d’étudiants d’années en années. C’est parce que le nombre d’étudiants augmente chaque année qu’il y a :

  • Une insuffisance et une exigüité des locaux ;
  • Un déficit d’enseignants ;
  • Un déficit de matériel pédagogique

Ensuite d’autres problèmes viennent se greffer à ceux-ci en aggravant la situation. Ceux qui sont liés à la posture de l’Etat face à ses obligations et face aux revendications du monde universitaire comme :

  • le retard de l’Etat dans le payement des allocations des étudiants, des salaires et des indemnités ;
  • le non-respect ou le retard de l’Etat dans l’exécution de ses engagements lors d’accords avec les syndicats ;
  • l’impassibilité du gouvernement face aux revendications des étudiants et enseignants.

L’épine dorsale de la crise universitaire

La crise de 1968 a révélé pour la première fois les limites des capacités d’accueil de l’université de Dakar face à l’augmentation du nombre d’étudiants. L’Etat avait réagi en voulant diminuer le nombre de bousiers et de mensualités déclenchant en conséquence le mouvement étudiant et les événements décrits en haut.

L’augmentation du nombre d’étudiants s’est accentuée, aggravée d’abord par la croissance continue de la population scolaire et étudiante et ensuite par le fait que le taux de sortie normal des étudiants ne se réalise pas. Ceci provoque un déséquilibre permanent par rapport au taux de rentrée débouchant sur un nombre pléthorique d’étudiants inscrits.
Lorsque tout un chacun parle de crise du monde universitaire en évoquant la nécessité d’une réforme en profondeur, on se trouve face à des projections fantasmatiques nécessitant des assises, des fora, des concertations alors que le problème se situe pour une grande part du côté de l’Etat qui est dans l’obligation d’avoir une vue assez claire de l’augmentation du nombre d’étudiants et de réagir en conséquence. L’autre part revient au marché du travail, de sa capacité à absorber le flux d’étudiants susceptibles de sortir de l’université avec les diplômes requis.

Mais le diplôme universitaire ne garantit plus la sécurité de l’emploi. L’université est sensée participer à l’ajustement emploi / formation, en livrant dans le marché des cadres compétents pour une société développée. Or, depuis les années 80, cet ajustement ne se fait plus. L’allongement de la durée de séjour dans les campus universitaires permet à certains étudiants de différer le moment douloureux où il faudra se confronter à cette épineuse question de l’entrée sur le marché du travail voire peut être le marché du chômage. Cette situation va être aggravée par la mise en place des Politiques d’Ajustements Structurels (PAS) à partir des années 80. De 1980 à 1996 (année de la décentralisation), nous avons assisté à la diminution drastique des dépenses de l’Etat avec ses conséquences dans l’éducation nationale. C’est pendant cette période que les internats sont supprimés dans l’enseignement secondaire. A part l’université de Dakar, en quarante ans (des indépendances à l’année 2000), une seule nouvelle université fut créée, en l’occurrence l’UGB en 1990. Le régime issu de la première alternance (de 2000 à 2012) offrira trois nouvelles universités (Thiès, Bambey et Ziguinchor) au pays.

Un diagnostic assez clair de l’augmentation du nombre d’étudiants sur une durée quelconque et du fait que chaque université est capable de fournir le nombre d’étudiants en trop par rapport aux ressources dont elle dispose, permettra à l’Etat d’avoir une visibilité claire des efforts d’investissement à réaliser.

La création de nouvelles universités et de nouvelles infrastructures dans les anciennes est une évidence et une obligation pour accompagner l’augmentation du nombre d’étudiants. Mais malheureusement on tombe systématiquement dans le vieux cliché : « le Sénégal est un pays sous-développé, un budget important est déjà consacré à l’éducation nationale, l’Etat n’a plus les moyens de suivre l’augmentation des effectifs ». Cet argumentaire a tendance à légitimer la fatalité de la passivité par rapport à la dégradation de la situation.

Ces problèmes s’aggravent d’année en année jusqu’à rendre la situation insupportable. Aujourd’hui, au campus social de l’université Gaston Berger, des chambres qui étaient prévues pour deux étudiants contiennent parfois jusqu’à dix. Le surpeuplement des résidences universitaire n’est pas compatible avec l’esprit du LMD car il perturbe la qualité de l’accomplissement du temps de travail personnel de l’étudiant qui en constitue une part non négligeable.

Depuis la rentrée 2013–2014 l’orientation des bacheliers est gérée par le Ministère de l’enseignement supérieur et non plus par les universités. L’université Gaston Berger s’est vue affectée le double de l’effectif qu’elle recrutait jusque-là (de 1500 à 3000)[[6]]url:#_ftn6 . Dans cette dynamique le CROUS de Saint-Louis risque de ne plus pouvoir loger tous les nouveaux arrivants. On va directement vers l’arrêt de l’hébergement automatique des nouveaux bacheliers, ce qui constituait une des forces d’une université comme l’UGB. Les étudiants passent par ailleurs des heures à faire la queue avant de pouvoir se restaurer d’autant plus que théoriquement un étudiant doit fréquenter trois fois dans une journée le restaurant universitaire.

Au niveau du campus pédagogique les responsables du matériel déplorent en vain les tables et les chaises que les étudiants n’arrêtent pas de déplacer vers le campus social créant un manque récurrent dans les salles de cours. Face à cette situation le rectorat a fait la commande courant l’année 2013-2014 de tables banc à l’instar des collèges et écoles primaires pour éviter qu’ils ne soient transférés au campus social.

Un capital permanent de revendications

La chronicité du nombre pléthorique d’étudiants, le taux d’échec élevé, l’insuffisance des infrastructures et du matériel pédagogique, le déficit de professeurs, le retard permanent dans le paiement des salaires, allocations, indemnités, primes finit par constituer un capital, un stock de revendications qui peut être activé à tout instant.
Ce stock existe dans toutes les universités avec quelques particularités. Dès lors qu’un désaccord apparaît ou un problème quelconque existe un sentiment de révolte gagne le secteur du monde étudiant entraînant l’organisation d’une Assemblée Générale (A.G.) à la suite de laquelle un mot d’ordre est prononcé. D’ailleurs, même lorsqu’un mot d’ordre n’est pas prononcé, le jour où l’A. G. est tenue, le reste de la journée est souvent chômé.

Il est devenu banal que ce stock de revendications soit activé les veilles de fêtes pour anticiper les vacances. En conséquence, le quantum horaire n’est presque jamais atteint sur une année universitaire. Tout ceci pose le problème de la valeur des diplômes de l’université publique sénégalaise procurant aux étudiants un sentiment de leur dépréciation les poussant à penser que ceux obtenus à l’étranger ont plus de valeur. Le monde universitaire est habité par un malaise existentiel. Beaucoup d’étudiants sont actuellement dans les universités publiques par défaut car n’ayant pas la possibilité d’aller poursuivre les études à l’étranger. Certains y sont pour garder la bourse qui les éloigne de la précarité qui affecte la grande masse des populations juvéniles sénégalaises. Dans cette situation une petite étincelle peut allumer le feu des luttes universitaires, embraser les friches belliqueuses du monde universitaire.
Face à cette situation, l’Etat développe une posture d’impassibilité et de gestion de l’urgence même si cela se fait dans la douleur à cause d’une incompréhension manifestée par les syndicats estudiantins.

L’Etat n’aime pas dialoguer

Face au retard dans le payement des allocations des étudiants, des salaires et indemnités ; au non-respect ou au retard dans l’exécution de ses engagements lors d’accords avec les syndicats, l’Etat ne doit pas perdre la face ou faire piètre figure. Sauver la face c’est montrer des signes d’autorité, d’impassibilité. Un Etat fort ne doit pas montrer des signes de faiblesses sinon il sera pris en otage par les citoyens et certains groupuscules agissants. N’est-ce pas cette posture qui explique que le Président de la République n’a pas répondu favorablement à la suite de la mort de l’étudiant Bassirou Faye le 14 aout 2014 aux demandes des syndicats d’étudiants et d’enseignants (en l’occurrence le SAES) pour un départ des ministres de l’enseignement supérieur et de l’intérieur.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles, il est de coutume que le gouvernement considère à priori toute forme de revendication comme des soubresauts éphémères, une tempête momentanée qu’il faut laisser passer. De ce point de vue, pour toute revendication de n’importe quel groupe d’acteurs que ce soit, il faut un signal fort comme un intense tapage médiatique ou une action « radicale » pour que le gouvernement réagisse. Il y a une logique d’Etat qui consiste à minimiser systématiquement les revendications, les manifestations des groupes sociaux. C’est pourquoi il est de coutume d’entendre une disjonction entre les chiffres donnés par les autorités et ceux énoncés par les manifestants lors de marches ou de rassemblements.

Est-il responsable pour un Etat d’informer les étudiants que les bourses ne peuvent pas être versées jusqu’à telle date et d’informer leurs représentants de l’évolution de la situation ? L’Etat nous a habitué à ne pas tenir ses engagements ; presque tous les ans on voit ou entend dans les média des délégués d’étudiants annoncer que le ministre de l’enseignement supérieur, ou le directeur des bourses, voire un représentant du ministère leur avait donné un délai qui est dépassé sans que les engagements pris soient respectés. Pire, parfois ils signalent qu’ils n’ont plus d’interlocuteurs car les téléphones sont éteints et il est impossible de rencontrer un représentant des autorités étatiques.
Culturellement au Sénégal, il est d’usage de considérer que «kilifeu day matt kilifeu», une autorité doit être charismatique. De ce point de vue, elle ne doit montrer aucun signe de faiblesse. C’est pour cela que les nôtres montrent une posture d’impassibilité, d’indifférence frisant parfois le mépris à l’égard des revendications des groupes socio-professionnels.

Le retard de paiement des allocations des étudiants est récurent, un des points culminants fut l’année 2014 avec les événements de l’UCAD où l’étudiant Bassirou Faye y a laissé la vie lors d’affrontements entre étudiants et forces de l’ordre. A l’UGB nous assistons au phénomène appelé « front » par les étudiants. Lorsqu’ils sont agacés par un problème comme le retard de paiement des allocations et qu’ils ont jugés que l’attente est devenue insupportable, alors ils décident d’aller au front c’est-à-dire aller barrer la route nationale numéro deux (2). Ils arrêtent les premiers véhicules qui passent et les utilisent pour les garer au travers de la route et confisquer les clés.
Quant au personnel d’enseignement et de recherche, il est fréquemment confronté à des mouvements de grève soit pour réclamer la satisfaction de leurs plateformes revendicatives, soit pour exiger les paiements des salaires, heures complémentaires, primes de recherche ou per diem pour les voyages d’études. Depuis 2011, le SAES a eu à observer des grèves pour demander l’application des accords conclus avec le gouvernement d’alors.
Les manifestations de mécontentements peuvent consister soit : à l’arrêt des cours ; soit au boycott des heures complémentaires ; soit au refus d’afficher les résultats des examens. Ceci peut s’accompagner de marches, de sit-in et / ou de points ou conférences de presse.

L’ambiguë question des réformes

Qui dit réforme, évoque des choses à améliorer, à changer « changement important, radical apporté à quelque chose, en particulier à une institution, en vue de l’améliorer »[[7]]url:#_ftn7 . En revanche, tous les problèmes relevés jusqu’à présent nécessitent plus une prise en charge réelle ou un changement d’habitude des gouvernants que de réformes. Les tenants de la réforme justifient leurs volontés voire leurs actions par l’idée selon laquelle une société est en perpétuel mouvement, par conséquent, il est nécessaire d’adapter les structures, les institutions à l’évolution sociale.
Dans le fonctionnement de l’institution universitaire il y a unanimement des choses qui ne fonctionnent pas normalement ou qui pourraient mieux aller. L’université étant par excellence le cadre où les réformes sont nécessaires soit pour améliorer son fonctionnement (la gouvernance, les droits d’inscription, statuts et prérogatives des composantes), soit pour l’adapter à son environnement national (le marché du travail) ou international (le LMD[[8]]url:#_ftn8 ).
Le fonctionnement de l’institution et son adaptation à l’environnement ne sont pas clivés car une même réforme peut toucher à la fois aux deux éléments pour exemple, celle concernant la mise en place du système LMD qui cherche à la fois à améliorer le fonctionnement et à inscrire les universités sénégalaises dans leurs environnements nationaux et internationaux. Un regard porté sur les liens qui existent entre les réformes et les crises révèle trois situations :

  • Les réformes ne découlent pas systématiquement des crises ;
  • Les réformes provoquent souvent des crises ;
  • Les réformes résolvent des problèmes ;

D’une manière générale les réformes initiées ne découlent pas systématiquement des crises

Il y a souvent une disjonction entre les crises qui secouent l’institution et les réformes introduites par les autorités. Malgré la permanence des plateformes des enseignants, des étudiants et des PATS, les réformes ne portent pas systématiquement sur la satisfaction de ces revendications. Elles sont parfois initiées en dehors de toute considération des revendications formulées par les différentes composantes de l’université. La loi cadre ne dit rien sur la réforme des grades tant demandée par les PER et qui a fait l’objet de plusieurs mots d’ordre. Son intégration dans le protocole d’accord signé le 16 mars 2015 entre le gouvernement et les syndicats enseignants fut proposée par le SAES.
Les réformes ignorent même certains problèmes auxquels le monde universitaire est confronté comme la composition du collège électoral pour l’élection des directeurs des UFR. Pour exemple l’élection du directeur de l’UFR Lettres et Sciences Humaines de l’université Gaston Berger de février 2009 a révélé l’ambiguïté du texte définissant la composition du collège électoral[[9]]url:#_ftn9 .

Son interprétation avait divisé le corps professoral en deux factions. Pour l’équipe sortante dans laquelle figurait un des candidats en l’occurrence le directeur adjoint, le collège électoral est composé des membres du conseil d’UFR. Pour l’autre partie dans laquelle il y avait les deux autres candidats le collège électoral était composé par l’ensemble du corps professoral sauf les assistants. Le problème est que la composition du collège électoral influe directement sur le nombre de votant. Ainsi s’il n’est composé que par les membres du conseil d’UFR les enseignants qui n’y sont pas élus ne peuvent pas voter. A l’issue des élections, le directeur adjoint sortant a été élu directeur. Un des candidats avait introduit un recours auprès de l’Assemblée de l’Université (A.U.). Celle-ci avait invalidé les élections et le recteur, dans une logique de compromis, avait nommé le vainqueur comme directeur intérimaire. Par la suite lors d’une autre assemblée de l’université, celle-ci est revenue sur sa décision et a finalement validé l’élection. Mais l’AU avait arrêté que désormais en dehors des assistants, tous les enseignants votent même ceux qui ne sont pas élus au conseil d’UFR.

Un conflit récurent entre la direction du Centre Régional des Œuvres Universitaires de Saint-Louis (CROUS) et le collectif des doctorants sur la durée d’occupation des chambres, voire des œuvres universitaires de ces derniers, constitue une autre crise ignorée par les réformes gouvernementales. Le règlement intérieur du CROUS postule dans son article 14 : « que la durée de séjour en village universitaire ne peut, en aucun cas ; excéder de deux (02) ans la durée normale du cursus d’études suivi par l’étudiant ». Donc théoriquement le doctorant peut rester pendant cinq (5) années au campus social car la durée officielle pour faire un doctorat est de trois ans[[10]]url:#_ftn10 . En réalité beaucoup de doctorants ne soutiennent pas leur thèse au bout des cinq ans. Certains quittent le campus social par contre beaucoup d’autres y restent faute d’avoir la possibilité de se loger ailleurs et en plus ils sont à un âge où c’est difficile de résider encore chez les parents. De surcroît, la direction du CROUS a tendance à appliquer la règle à tous les doctorants ayant déjà épuisé leurs trois années officielles d’inscription. Alors pour les pousser à la sortie, elle profite souvent des vacances universitaires pour changer les serrures des portes des chambres. Mais à chaque fois, après des négociations, un arrangement est trouvé en repoussant l’application de la règle à une date voire à une année ultérieure.

Ces deux exemples sont des problèmes auxquels sont confrontés pour le premier le corps enseignant et pour le deuxième une frange des étudiants mais ignorés par la réforme de la loi cadre.

Enfin, les réformes ou certains de leurs aspects ne sont pas forcément des demandes des personnels universitaires et étudiants comme celle portant sur la gouvernance universitaire. Les éléments constitutifs de cette réforme ne figuraient explicitement dans aucune plateforme revendicative. Le ministère souhaite ouvrir les universités publiques au monde socio-économique en laissant dans un premier temps dix places sur vingt aux membres de cet univers. Le rôle des gouvernants n’est-ce pas de donner le sens de l’orientation du développement du pays. Mais le monde universitaire est hostile à cette attribution des instances gouvernementales. Signalons que dans le protocole d’accord signé le 16 mars 2015 entre le gouvernement et les syndicats enseignants, le nombre de places réservées au monde socio-économique est passé de dix à trois.

Les projets de réformes entraînent souvent des crises

Les réformes conçues et pilotées à partir du ministère de l’enseignement supérieur se heurtent fréquemment à la résistance du corps enseignant, des étudiants ou des PATS. Le monde universitaire a ceci de particulier qu’il est en permanence dans la réflexion. C’est difficile de diriger des gens qui ont la réflexion comme activité de prédilection. Ceci est renforcé par une autre caractéristique qui est la liberté des enseignants et des étudiants, inscrite dans la logique des franchises universitaires. Lorsqu’on a un tel monde en face de soi le bon sens voudrait qu’il faille systématiquement leur donner l’impression qu’ils sont acteurs des réformes initiées.

La réforme LMD en est un exemple patent car elle a été mise en place au niveau des UFR et des facultés et pilotée par les directions d’UFR et de facultés. Toutes les composantes des UFR et facultés ont participé à sa conception et à sa mise en place. A l’UFR Lettres et Sciences Humaines de l’université Gaston Berger la seule crise essuyée durant la phase de la réalisation du LMD portait sur l’instauration du paiement des Master Professionnels[[11]]url:#_ftn11 .

A contrario, lorsque la réforme est portée par l’Etat, elle se heurte le plus souvent à la résistance du monde universitaire (Personnel d’Enseignement et de Recherche (PER) et étudiants). L’exemple de la loi cadre en est illustratif. Cette loi fut conçue à la suite d’une large concertation initiée par le Ministère de l’Enseignement Supérieur : la Concertation Nationale sur l’Avenir de l’Enseignement Supérieur au Sénégal (CNAES) du 06 au 09 avril 2013 à Dakar. Théoriquement ça devait aller de soi mais la proposition de la composition du Conseil d’Administration (C.A.) s’est heurtée au rejet catégorique du monde enseignant dans un premier temps et ensuite des étudiants. Ils sont persuadés que la promulgation de la loi sous cette forme leur enlèverait le pouvoir de gérer leur université.
La CNAES a permis au Ministère de l’Enseignement Supérieur d’outil de légitimation pour créer des C.A et des conseils pédagogiques en remplacement des anciennes instances (A.U.) et de leur donner des formes en toute liberté. Ce qui a provoqué la réaction du corps enseignant et des étudiants.

C’est dans la même logique que pendant l’année universitaire 2013 – 2014 l’augmentation des droits d’inscription[[12]]url:#_ftn12 des étudiants avait suscité une crise dans les universités.

Nonobstant les réformes s’inscrivent dans la logique de résoudre certains problèmes cruciaux comme le taux d’échec élevé

La réforme LDM consiste en un changement de système permettant entre autres de lutter contre le taux d’échec élevé dans nos universités. Lorsque le système fut mis en place en 2008 en LSH à l’UGB et plus tard dans les autres UFR il n’y avait pas de textes officiels pour l’accompagner. Chaque institution l’a appliqué en fonction de ses convenances. A l’UGB[[13]]url:#_ftn13 le système de la compensation n’existait pas pour le passage conditionnel et il fallait que l’étudiant obtienne au moins 45 crédits sur les 60 requis pour pouvoir passer en année supérieure au sein d’un même bloc. Par contre le décret d’application du LDM publié en juillet 2012 a énoncé le principe de la compensation et a baissé le nombre de crédits nécessaires pour le passage conditionnel de 45 à 43 crédits et plus tard à 42. Ces deux dispositions sont très importantes pour lutter contre le taux d’échec et donc, très favorables aux étudiants. D’ailleurs dès sa publication les délégués étudiants ont voulu son application immédiate. Ils se sont heurtés au refus de l’Assemblée de l’Université de juillet 2012 car les représentants du corps professoral avaient estimé qu’il n’était pas judicieux de changer les règles du jeu en pleine année académique car certaines UFR étaient en session d’examen ; tandis que d’autres étaient en train de terminer les cours afin d’organiser les évaluations. Pour les étudiants un décret présidentiel est supérieur à la décision d’une Assemblée d’Université. Face à la décision de refus de l’AU, les étudiants ont décrété un mot d’ordre de grève en réclamant son application immédiate. Après quelques jours de grève, un compromis fut trouvé à savoir que « la poire fut coupée en deux » c’est-à-dire que les étudiants ont accepté de faire l’impasse sur la compensation pour l’année en cours par contre, les 43 crédits furent immédiatement appliqués. Cet incident bien que mettant en évidence les divergences de points de vue entre le corps professoral et les étudiants sur les conditions d’application d’un décret, mais il n’en demeure pas moins que ce texte est un levier important pour lutter contre le taux d’échec élevé dans les universités publiques surtout lors des premières années en licence.

C’est dans la même logique que l’Etat a mis en place le système de la bancarisation selon la formule un étudiant une carte de crédit avec l’obligation d’ouvrir un compte à la banque ECOBANK pour améliorer les conditions de paiement des allocations d’études. Ce système de la bancarisation est fortement apprécié par les étudiants car il permet de réduire la longueur des files d’attente à l’Agence Comptable Principale (ACP) lors des périodes de paiements. Bien qu’il permette la multiplication des lieux de paiement contrairement à l’ACP caractérisée par un seul guichet, les files d’attente aux premières heures de paiement sont encore observables au niveau des Guichets Automatiques Bancaires des agences ECOBANK.

Crise des valeurs

Du fait de la chronicité des problèmes auxquels est confrontée l’université publique sénégalaise, un manque de confiance au système d’enseignement et à la valeur des diplômes s’est installé chez les différents acteurs du monde universitaire. Ensuite il y a un retournement des valeurs qui vient renforcer cette dépréciation de la confiance accordée à l’université.

Crise de confiance

Il y a une crise de confiance des étudiants et de leur famille dans le système d’enseignement supérieur, et le nombre d’étudiants sénégalais inscrits dans des universités à l’étranger ne cesse de s’accroître. Il y a donc une désaffection du système éducatif sénégalais par rapport aux systèmes occidentaux voire maghrébins.

C’est la manifestation de la logique de la distinction énoncée par Jean-Claude Passeron face à l’inflation des titres en France lorsque l’université publique s’est démocratisée. Les élites ont préféré inscrire leurs enfants dans les grandes écoles. Au Sénégal, pour maintenir une forme de distinction sociale, l’université n’assurant plus la garantie de l’emploi, les élites et une bonne partie des classes moyennes[[14]]url:#_ftn14 ont préféré envoyer leurs enfants à l’étranger. Jusqu’aux années 2000 ce n’était donc pas l’enseignement privé qui constituait un marché concurrentiel de la formation supérieure, alors qu’il l’est pour le cursus primaire et moyen secondaire. Mais, à partir des années 2000, il y a une explosion des universités privées concurrençant / voire renforçant, complétant l’enseignement supérieur public. D’ailleurs face à l’augmentation massive du nombre de bacheliers que l’enseignement supérieur public ne peut pas absorber, l’Etat a signé des conventions avec des universités privées à partir de l’année universitaire 2012-2013 pour y orienter une partie de ces nouveaux arrivants.

L’université publique se trouve donc confrontée à la question de la recherche de la redéfinition de son rôle et de sa fonction : elle reste un mythe, pour les étudiants, elle leur permet paradoxalement de donner du sens à leur parcours scolaire, à construire l’idée légitime d’un avenir « porteur » tant sur le plan individuel grâce à la promotion sociale par le diplôme, par l’espoir de l’accès à un emploi rémunérateur tant économiquement que socialement et symboliquementMais ce mythe est en train de s’effondrer car le diplôme universitaire ne garantit plus la sécurité de l’emploi. Ceci est renforcé par l’idée partagée par de nombreux étudiants et une bonne partie du grand public selon laquelle les diplômes obtenus à l’étranger auraient plus de valeur que ceux obtenus ici. Les étudiants pensent le vérifier à travers les recrutements des diplômés formés à l’étranger.

Pour les enseignants chercheurs, faire le choix d’une carrière professionnelle c’est aussi accepter et vouloir jouer un rôle social et politique dans la construction de la société par la formation de cadres, c’est être un levier dans le processus de développement. C’est cette ambition qui les porte, qui est moteur et ils sont donc eux-mêmes confrontés à cette question centrale des modalités pratiques qui permettront aux futurs diplômés de mobiliser leur capital de connaissance au service de la société. Mais ils sont aussi confrontés à un certain nombre d’obstacles comme la difficulté à mener convenablement leur activité à cause d’un manque de moyens financiers et matériels, d’une surcharge de travail du fait d’un défaut de recrutement, etc.

Retournements de valeurs

Parallèlement à la dépréciation des diplômes universitaires à cause de leurs difficultés d’employabilité, le monde social a mis d’autres figures qui ont fait triompher le gain financier rapide. Nous avons cinq figures d’idéaux types de réussite sociale avec comme leitmotiv le gain financier rapide sans condition préalable de possession de diplôme : le sportif, le musicien, le politique, l’émigré et le marabout. Dans la construction de l’opinion publique, et donc partagée par les familles et les élèves, cela prend une part importante pendant que les étudiants sont dans une angoisse face à cette incertitude de la valeur du diplôme et de la sortie de l’université.

A part les médias confessionnels tous les autres consacrent beaucoup de plages horaires à la lutte, à la musique et à la danse ce qui a consacré aujourd’hui le concept de la LMD non pas pour signifier Licence Master Doctorat mais Lutte Musique Danse. Ce qui contribue à renforcer dans la tête des sénégalais le succès de ces activités. Malgré la floraison des théories communicationnelles mettant en avant la responsabilité et l’autonomie des téléspectateurs, il n’en demeure pas moins que la télévision ait de l’influence sur le public. Les émissions et reportages portant sur les activités de la LMD s’inscrivent dans la quotidienneté des téléspectateurs, auditeurs et lecteurs et finissent par déblayer de manière illusoire les itinéraires de l’accession à la réussite sociale. En revanche, il y a très peu d’informations sur les métiers auxquels ouvre l’école.

Les média étalent à longueur de journée les signes de réussite de sportifs, de musiciens, de politiques, de marabouts et d’émigrés. Ils mettent tellement l’accent sur les cas de réussite de telle sorte qu’on finit par oublier pour toutes ces activités, les forêts de misère qu’il y a derrière. Il y a des milliers de sportifs (footballeurs, lutteurs), de musiciens, d’émigrés, de marabouts qui vivent dans la misère mais la magie des média et particulièrement de la télévision finit par les faire oublier et arrive aussi à faire oublier au grand public (surtout la jeunesse) son quotidien en le transportant dans un monde idyllique jamais accessible. Mais l’espoir aidant il l’expose dans une résignation incommensurable. Même dans le champ politique tout n’est pas rose, beaucoup d’acteurs politiques appartenant aux partis au pouvoir sont déçus de n’avoir pas pu profiter des délices liés au fait d’être aux affaires. Sans compter le cortège d’hommes politiques n’étant pas au pouvoir.

Enfin, les média comme la télévision finissent par faire oublier que toutes ces activités demandent beaucoup de sacrifices mais tout se passe comme si par un coup de baguette magique on devient sportif, musicien, émigré, politique ou marabout et brutalement devenir riche.
De plus la crise économique touche la population donc les familles des étudiants. C’est une crise des valeurs qui n’encourage pas à la concentration sur les études qui demande de l’endurance et de la témérité. L’école devient de moins en moins dans l’imaginaire sénégalais un vecteur de promotion sociale et de valeurs nationales ce qui impacte forcément dans la recherche d’un diplôme universitaire au Sénégal.

Conclusion

L’université sénégalaise est en marche. Depuis 1960 du chemin a été parcouru, mais beaucoup de choses reste à faire. Les problèmes de l’université publique sénégalaise résident dans le fait qu’elle n’a pas été inventée par les sénégalais et jamais il y a eu un « ndëpp », une psychanalyse pour panser et penser un système d’enseignement malade dès sa naissance car hérité du colonisateur et conservé quasiment tel quel. Dans l’imaginaire collectif des sénégalais on dit école française ou école arabe, certaines écoles à cheval entre les deux types sont dénommées des écoles franco-arabes et l’école sénégalaise dans tout ça. L’astuce c’est d’arriver à penser un système d’enseignement sénégalais synthèse du système français, du système arabo-musulman et des réalités sénégalaises tout en tenant compte du phénomène de la mondialisation.

La difficulté principale de l’université sénégalaise est l’augmentation continue et permanente du nombre d’étudiants aggravé par le taux de sortie faible des étudiants ayant fini leur cursus. Une autre grande faiblesse des universités publiques réside dans leurs grandes difficultés à mobiliser des fonds autres que la subvention accordée par l’Etat. Les frais d’inscription sont très faibles ne permettant aucune marge de manœuvre pour les universités. La CNAES de 2013 avait tenté d’y apporter une réponse mais on est encore loin du compte. L’un des défis majeurs pour les universités publiques c’est la possibilité de mobiliser des fonds pour leur auto-fonctionnement. A moins que l’Etat monte un programme spécial de financement des universités, une sorte de new deal universitaire. C’est dans cette logique qu’à partir de l’année universitaire 2012-2013 l’Etat du Sénégal a signé avec la Banque Mondiale le Projet Gouvernance et Financement de l’Enseignement Supérieur axés sur les résultats (PGF-Sup). L’Etat, en retour, a signé avec les universités publiques des Contrats de Performance pour leur permettre d’avoir des ressources additionnelles afin d’améliorer : la qualité de l’enseignement ; la diversité des programmes ; l’utilisation des TIC ; le renforcement des liens avec le marché du travail et la gouvernance de l’institution.

Il serait intéressant dans un prochain article de faire l’évaluation de l’impact des CDP dans les universités publiques sénégalaises.

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[[1]]url:#_ftnref1 Le parti socialiste était au pouvoir de 1960 à L’année 2000. De 1958 à 1976 il s’appelait UPS (Union Progressiste Sénégalais). En 1976 il est devenu le PS.
[[2]]url:#_ftnref2 En référence à la notion de cité universitaire. Comme l’UCAD était la seule université qui existait la population dakaroise avait tendance à utiliser le mot cité pour la désigner.
[[3]]url:#_ftnref3 Les deux étudiants tués par balles sont tous les deux de l’UCAD. Le premier nommé Balla GAYE fut tué le 31 janvier 2001, le deuxième Bassirou FAYE, le 14 août 2014.
[[4]]url:#_ftnref4 Cheikh Anta Diop (né le 29 décembre 1923 à Thieytou – mort le 7 février 1986 à Dakar) est un historien, anthropologue, égyptologue et homme politique sénégalais. Sur le plan politique, il était le chef de file du courant panafricaniste.
[[5]]url:#_ftnref5 Le PAI constitue la racine à partir de laquelle vont émerger la plupart des partis de gauche (LDMPT, PIT, And Jëf, etc.).
[[6]]url:#_ftnref6 Avant le doublement du nombre des nouveaux bacheliers le ratio était d’un enseignant pour 27 étudiants, ce qui était en deçà du ratio normal (UNESCO) qui est d’un enseignant pour 30 étudiants. C’est une des raisons qui avait motivé le Ministère de l’Enseignement Supérieur à doubler l’effectif des nouveaux bacheliers pour l’UGB. Depuis 2013-2014 le nouveau ratio est un enseignant pour 34 étudiants.
[[7]]url:#_ftnref7 Cf, « Le Petit Larousse illustré », 2005, 100e édition, 2005, p. 910.
[[8]]url:#_ftnref8 Le système LMD comporte trois blocs qui constituent les trois lettres composant le sigle : L pour licence (Licence I, Licence II et Licence III) ; M pour Master (Master I et Master II) et le D pour le Doctorat (normalement en trois années).
[[9]]url:#_ftnref9 Le décret 96-597 en son Article 32, alinéa 1 stipule que : « Le Directeur élu pour chaque UFR, est nommé par décret sur rapport du Ministre chargé de l’Enseignement Supérieur. Il est choisi parmi les Professeurs et Maîtres de conférences, sur proposition du Conseil d’UFR, après avis de l’Assemblée de l’Université. Il est élu par les professeurs, maîtres de conférences et maîtres-assistants et les maîtres-assistants associés pour un mandat de trois ans renouvelable une fois. »
[[10]]url:#_ftnref10 Avant la mise en place du LMD, même si la durée normale de la thèse était de trois ans, néanmoins le doctorant pouvait occuper sa chambre jusqu’à la soutenance après quoi la direction lui accordait un délai supplémentaire pour libérer les lieux. Mais, depuis l’application officielle du LMD en 2012, au bout des trois années de séjour, la direction du CROUS demande au doctorant ayant épuisé ses trois années d’inscription de libérer la chambre.
[[11]]url:#_ftnref11 Alors qu’il n’existait pas de Diplômes Etudes Supérieures Spécialisées (DESS) avant le LMD, les autorités de l’UFR ont profité de sa mise en place pour créer des Masters Professionnels payants avec des frais d’inscription à 30.000 F CFA et neuf mensualités de 30.000 F. Mais les étudiants l’avaient rejeté et avaient enclenché un mouvement de grève qui allait déboucher sur la suspension pendant une année des masters professionnels.
[[12]]url:#_ftnref12 Après la CNAES le Ministère de l’Enseignement Supérieur avait proposé les tarifs suivants : 50 000 F pour les L, 75 000 F pour les M et 135 000 F pour les D. A l’issue de la grève de protestation des étudiants les tarifs furent revus à la baisse : 25 000 F pour les L, 50 000 F pour les M et 75 000 F pour les D.
[[13]]url:#_ftnref13 Jusqu’à la mise en place de la réforme LMD, l’UGB était l’université où le taux de réussite était le plus élevé (70%). L’objectif des autorités universitaires est d’amener ce taux à 90%, ce qui est en concordance avec les dispositions du décret régissant le système LMD portant sur la compensation et sur le nombre de crédits nécessaires pour passer conditionnellement en année supérieure au sein d’un bloc.
[[14]]url:#_ftnref14 Même les classes populaires s’y sont mises en collectant des fonds au sein des familles et des proches pour envoyer un jeune poursuivre ses études à l’étranger.

Ibrahima BAO
Socio-anthropologue.
Université Gaston Berger de Saint-Louis. 

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