samedi , 18 mars 2017
« ACTIONS… » OU LA LEÇON DE YOU… : L’ARTISTE TRANSMET, PENDANT QUE LES ENSEIGNANTS DISCUTENT…

« ACTIONS… » OU LA LEÇON DE YOU… : L’ARTISTE TRANSMET, PENDANT QUE LES ENSEIGNANTS DISCUTENT…

« L’interpellation oratoire joue de fait un rôle politique de mise en défaite des assignations identitaires. »

Hourya Bentouhani-Molino, Le dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile, Paris, puf, 2015, p. 1.

En arrivant dans cette belle salle de l’Ucad II, avec ses chaises rouges, et à lumière tamisée, deux heures avant le début de la leçon, ma collègue m’accueillit sous le signe d’un grand événement. C’en était vraiment un, pour plusieurs raisons et aux yeux d’une multitude d’individus rassemblés par une seule cause : l’écoute, l’un des piliers de la leçon que l’artiste déroulera avec aisance.

Prenant la parole, la Star a tenu à préciser, à l’assistance, que « c’est l’artiste, c’est Youssou Ndour qui est là… » Précision de taille doublée de cette idée d’évitement des télescopages ! Nous voilà tous lancés sur une « autoroute », et en conduisant selon les règles de l’art, nous nous retrouverons forcément « quelque part » : sur une aire de repos par exemple. Toute marche a besoin de relais, comme pour reprendre son souffle avant de continuer le chemin. Lui-même dit : « … c’est la première fois que je finis un album sans un autre projet musical en vue ». Clair et net… Il n’arrête pas, mais il bivouaque.

Reprise de souffles et réorientation acoustique. « Le mbalax doit s’ouvrir ». D’ailleurs même la danse qui sanctifie ses lettres de créances a besoin d’espace pour que sa chorégraphie s’exprime ! Et l’artiste est l’un des meilleurs indicateurs du rythme de notre marche, parce que lui-même est obligé de respecter une certaine cadence dans sa mélodie afin de s’accorder à celle du public, qui valide par là son statut de véritable « icône », en lui criant « bis…bis… », comme dans un A cappella. Sinon c’est le « remboursé » qui est entonné, comme dans une « synthèse  sonore » (un loop). Yaa teey, teew, tey !

Nous n’étions pas dans une salle de concert, même si finalement l’Amphi… n’a de sens que quand il évoque unThéâtre. Ici, au sein de cette enceinte, il ne s’agissait pas d’une fade théâtralisation d’une rencontre et d’échanges. Il ne s’agissait pas de cette suite de fluorescences qui  peut ôter à tout événement son caractère de drame (du latin drama : Histoire, prise dans son sens constructif et non tragique). Il s’agit alors de cette version du théâtre, qui rend compte des choses telles qu’elles se produisent réellement à l’endroit, et dans un décor rehaussé par les multiples couleurs académiques. Celles qui fondent l’harmonie, la motricité et le sens réel des franchises universitaires.

Les couleurs – on ne les pense que rarement dans l’ordonnancement de nos consciences et l’impact de leur usage dans les groupes que nous formons – maintiennent, en le validant le respect de la hiérarchie au sein de la communauté des citoyens de la « République des Idées ». Nous avons des robes.

Et le 7 décembre 2016, You était tout de blanc vêtu, de la tête aux pieds, lunettes de lectures bien vissées, levant un à un des « slights » imprimés, rappelant l’Instituteur. Défilèrent : Jom (écrit en français Diom), vision, passion, écoute, authenticité, humilité et Actions (user de l’accent anglo-saxon plus dynamique, donc concret). Lui qui, après une longue tournée, est revenu avec un Fax Brother sous les bras, qui allait lui permettre « de signer des contrats à distance », était dans son élément. Très tôt technologique…

Toute République des Idées a pour vocation de permettre la convergence des ambitions et des expériences individuelles pour les faire métamorphoser en une seule Vision pour que le devenir collectif puisse être apaisé. Ce principe, constitue le second pilier sur lequel l’artiste s’appuiera pour attirer l’attention de l’assistance. En effet, une vision claire des choses garantit une certaine sécurité dans l’appréhension de tout problème. Elle permet ainsi d’éviter de tomber dans le champ des brouillages, des interférences et finalement des hallucinations, afin de faire émerger des « illusions perdues ». Elle assure par-là la mise en perspective de toutes nos entreprises. Il est en effet admis que toute mise en perspective requiert une certaine dose d’Authenticité, c’est-à-dire une pureté intrinsèque.

Une authenticité, fondée sur une confiance mesurée, assure  toujours aux individus, une certaine quiétude pour que les vertus qu’ils portent en eux, renforcent leurs engagements privés comme publics.

Cependant, aucune authenticité ne peut valoir leçon, si celui qui la prône n’est pas sincère avec lui-même d’abord, et loyal envers les Autres, sans qui son existence, en tant qu’être doté d’intelligence, n’a aucun sens humain. Parce qu’il s’agit de penser le devenir commun en mettant l’accent sur l’apport de chacun, et les possibles sur lesquels ouvre ce plus. Ce sont ces différents plus qui s’accordent naturellement pour produire l’harmonie sociale, la quiétude politique, et éviter d’éventuelles dissonances, qui ont pour conséquences de distendre les relations interindividuelles, par le biais des sentiments qu’elles réveillent, affectant gravement l’ensemble de la communauté.

Dans le déroulement de sa leçon, l’artiste, entouré d’une équipe constituée par un géographe, un archéologue, un sémiologue et un historien des temps modernes et contemporains (Jamonoy tey, comme traduit avec ironie par les étudiants du département d’Histoire), lâchera, à plusieurs reprises, deux éléments fondamentaux qui me semblent aussi indispensables que les vertus qu’il revendique pour atteindre ses objectifs : la Responsabilité et la Restitution. Je crois savoir que ce message s’adressait directement aux enseignants et aux chercheurs qui doivent prendre leurs responsabilités devant les faits de société qu’ils analysent avant de pouvoir les restituer, dans un langage compréhensible, à son vrai destinataire : la population.

Le citoyen de la République des Idées ne peut produire des individus res-pon-sables qu’en ayant le souci de transmettre, avec une générosité détachée, la parcelle de Savoir dont il est dépositaire. Parce qu’une population qui perd l’initiative dans la production de ses propres Hommes, finit toujours par fabriquer des « bonshommes ».

Si la responsabilité peut être appréhendée comme une vertu, la restitution est, elle, un devoir. Associées, elles deviennent une obligation (comme si elles entamaient ainsi ensemble leur processus de « sacralisation ») travail qui incombe à ceux qui sont appelés, dans leur parcours, à « compter dans le monde », c’est-à-dire devenir les diffuseurs de cette part d’universel qui fonde la culture qu’ils représentent et présentent à travers l’Univers. Dès lors, une passion intelligente (sans tomber dans la dévotion négative) est requise. Oui, la passion, troisième « secret » de l’artiste, est indispensable dans toute entreprise, dans toute recherche artistique surtout sous nos tropiques. Même le pousse-pousseur qui marche du matin au soir a aussi une certaine passion pour la vie, et c’est bien la raison qui le fait marcher.

Pour « vivre (et) réussir en Afrique, et compter dans le monde », il faut être follement passionné par son continent et soucieux de ses divers et multiples apports, dans les nouvelles écritures contemporaines du récit historique global. Les liturgies actuelles du monde demandent une certaine audace, qui ne s’obtient que dans une rupture intelligible afin de changer notre mental.

L’audace ne peut être efficace, pour celui qui la sollicite, qu’en s’appliquant à une répétition intelligible des continuités historiques. Car il est admis que la répétition est pédagogique. En le disant de manière si claire, l’artiste prit le géographe à témoin en l’interpellant : « N’est-ce pas professeur ? ». Il y avait accord total autour de la carte musicale, l’archéologue veillant sur la superposition des champs acoustiques, le sémiologue déchiffrant les signes qui s’y détachent, l’historien des temps modernes et contemporains consignant les notes, pendant que la journaliste régule le temps de parole.

Ajoutons que cette décantation semble pédagogique lorsqu’elle permet d’éviter de tomber dans le piège du paradigme préfabriqué sur le modèle d’une sorte de marque déposée et impérissable. Elle doit donc plutôt rester dans le champ de l’illustration par des exemples, voire des contre exemples. Car en vérité de la multiplicité qualitative des exemples dépend, du même coup, la validité d’un modèle. Il faut donc s’appliquer – c’est-à-dire être ingénieux et non pas simplement un ingénieur – pour dépasser le prototype. Les architectes le savent mieux que quiconque.

Il me semble que c’est à partir de cette appréhension des différences fondamentales qui distinguent, sans les opposer, modèle et exemple que l’humilité est nécessairement  de mise afin de garantir une bonne conduite sur « l’autoroute » avant d’arriver au lieu de convergence. Sixième vertu que celui qui déclare que son « mouvement est avant tout populaire, ouvert et inclusif » (Cf. son interview dans le quotidien L’Enquête, numéro 1638 du jeudi 8 décembre 2016, pp. 6-7). Comme dans un concert dont le propre est d’éliminer, même momentanément, les frontières culturelles en les suturant. Agir de concert avec son public…, sa population.

À ce stade de la réflexion, je tiens à rappeler que cette salle avait accueilli, il y a de cela quelques années au cours d’une mémorable soirée de Xalam (Hoddu en pulaar), le griot et le philosophe : un monument multi-traditionnel Samba Diabaré Samb et le sémio-psychologue de l’oralité, le professeur Mamoussé Diagne. Il y avait du public, ce soir-là. Rencontre épique entre Laghia et la critique de la raison orale.

Durant toute la soirée, le présent de l’Histoire se manifesta, dans toute sa diversité, dans le présent des Présents, avant de se diluer, le lendemain, dans les discussions des absents de ce moment. Moment qui condense, en nous, un symbole que nous n’avons pas encore suffisamment interrogé. Ces moments préfiguraient une nouvelle démarche, c’est-à-dire celle de la nécessité de solliciter encore davantage les acteurs du monde de la créativité artistique, en établissant ou rétablissant les passerelles qui les unissaient et les unissent.

Dès lors, il faut user du clap en prononçant, dans sa version anglo-saxonne, Actions Et pour prétendre au vrai professionnalisme, il faut être un excellent clapper loader (« clapman » ou « claquiste » et non Kalpeman) donc responsable de la claquette pour assurer la synchronisation lors du montage d’un quelconque film destiné à la population. Il ne s’agit pas de confondre clap et kalpé. Parce que « l’argent est la suite normale des choses » et pour comprendre cela, il faut s’appliquer la maxime « E’ndourienne » : « 10% d’inspiration » et « 90% d’expiration », tout en veillant à la préservation de leur fondement respectif : le jomdignité, différence et spiritualité – secret, en réalité, de toute réussite.

Actions…

 « Pincez tous vos coras, frappez les balafons »

 Less Waxul…

 Abdarahmane Ngaïdé, Enseignant-chercheur au Dpt d’histoire de la Flsh (Ucad), dakar 09/12/2016

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